Les choix de localisation des firmes françaises

Publié le par Olivier Bouba-Olga

cepii.jpgOn connaît le discours ambiant : mon bon monsieur, avec les 35 heures, les impôts, les syndicats, les lourdeurs administratives, le coût du travail –j’en passe et des meilleurs– pas étonnant que toutes nos entreprises aillent voir ailleurs (et puis nos cerveaux, et puis not’chanteur préféré) : en France, y’a plus d’avenir...

 La lettre du CEPII de février 2007 permet d’y voir un peu plus clair s’agissant des choix de localisation des filiales des firmes françaises. Ce travail est particulièrement intéressant, car il se focalise sur les déterminants de la décision de l’investissement en intégrant, parmi les choix possibles qui s'offrent aux firmes françaises, le territoire français.

  Résultats :
 
1. sur les 21 500 créations de filiales industrielles sur la période 1987-2002, 18 000 correspondent à la création d’une filiale en France, 3 500 sont des implantations à l’étranger,
 
2. la part des implantations étrangères augmente sur la période, passant de 9,5% en moyenne à la fin des années 1980 à 23% début 2000

3. les investissements hors de France se dirigent principalement en Europe (PECO de plus en plus)

4. le déterminant essentiel des investissements est l’accès au marché : on préfère produire et vendre sur place, plutôt que d’exporter les biens. Le nombre d’implantations dans un pays donné dépend donc en première instance du potentiel de marché de ce pays
 
5. pour la France, le nombre d’implantation est encore supérieur, et significativement, à ce potentiel de marché. Il y a donc un biais domestique important.

6. à partir de leur modèle explicatif des choix d’implantation, les auteurs montrent plus précisément que, pour une firme française, la probabilité d’investir en France est dix fois supérieure à la probabilité d’investir dans un pays comparable en termes de marché, de coût de production, de distance, …
 
7. ce biais domestique s’expliquerait en grande partie par la densité des relations financières et commerciales dont dispose une firme dans son propre pays.
 
8. on peut penser que ce biais a tendance à se réduire, car les premiers engagements à l’étranger permettent aux firmes de développer de tels réseaux financiers et commerciaux
Les auteurs finissent sur cette remarque : « le facteur explicatif crucial de la localisation des entreprises est le dynamisme de la demande. Même si des mesures visant à réduire les coûts de production ou la charge fiscale ne sont pas à négliger, l’attractivité du territoire français dépend essentiellement des perspectives de long terme de la demande française et européenne ».

Il y a des résultats complémentaires dans ce document de travail du Cepii (en), dont le résumé en français est ici. Dans ce dernier document, les auteurs expliquent notamment que « le choix d’investir à l’étranger plutôt qu’en France implique pour la firme d’avoir atteint un niveau de productivité et une taille suffisante (…) la réduction relative de la propension des firmes à investir en France au cours de la période considérée pourrait [donc] refléter un accroissement de la productivité moyenne permettant à un nombre accru d’entreprises d’investir sur les marchés étrangers » (souligné par moi).

C'est typiquement le genre de résultat contre-intuitif qui vous fait aimer l'analyse économique : si les firmes françaises vont de plus en plus à l'étranger, c'est parce qu'elles seraient de plus en plus productives en France, et non pas parce qu'en France, tout va mal et patati et patata...

Publié dans Entreprise

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kuranes 13/06/2007 11:53

A propos de la "règle", c'était de l'"ironie" qui devait souligner l'irrationalité des choix de délocalisation comme celle du "dégraissage"...A propos de l'inde, Il me semble bien que le problème se rapproche plus d'une logique de "délocalisation", que de "rapprochement géographique" (notion qui a moin de sens en informatique qu'ailleurs, due à son immatérialité. En résumé, soit on est sur place (connaissance du contexte importante => consultant) soit on peut-être partout sur la planète(=> travail juste "technique"))cf : http://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-l-inde-contrainte-d-externaliser-selon-gartner-23135.htmlps: avez-vous suivi, vu, ecoutez les conferences TED sur l'Afrique, notemment la divergence "aide" contre "investissement" ? j'aimerais beaucoup avoir une analyse plus poussée que des comparaisons sur "nombre de dollar par jour"... cf http://www.ted.com/pages/view/id/49

SJA 09/06/2007 19:55

Avant de lire votre blog ce jour, je suis passé par les sites de journaux et ce sujet a une résonance particulière ce jour malheureusement:
http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/260198.FR.php?rss=true
Vivant ces délocalisations dans la société qui m'emploie qui délocalise à tour de bras en Inde et au Moyen-Orient, je dois avouer que cette situation crée un stress important dans les équipes résiduelles en France qui n'est pas bien vécu mais surtout oblige à faire preuve d'une imagination (pour ne pas dire innovation) afin de combler la perte de ce que j'appelle la 'souplesse de l'entreprise'. Bien évidemment la productivité de ces équipes augmente.
Que demande l'actionnaire ? Rien de plus. Mon point de vue de salarié m'amène à penser que c'est déprimant...

Langue de bois 08/06/2007 14:06

Vous pensez réellement que la plupart des français croient qu'ils ne perçoivent pas une fraction de plus en plus petite de la richesse qu'ils créent par leur travail ?Bien sûr que personne ne doute que les travailleurs se font de plus en plus exploiter en France et que les considérables bénéfices faits par leurs employeurs grâce à la modération salariale leur permettent de tenter bien des aventures stupides à l'étranger : faut-il citer Vivendi, "Orange", EDF, Areva ???Tournez le problème dans le sens que vous voulez, je ne vois pas en quoi ce que vous annoncez est soit neuf, soit réjouissant.

kuranes 08/06/2007 11:38

Les critères "affectifs" de la délocalisation me font beaucoup penser à la "règle" de l'annonce des 10% d'employés en moins pour avoir 10% en plus pour le cours de l'action. Annoncer une délocalisation doit surement faire monter le cours de l'action à court terme, non ?Quelle entreprise fait son choix réellement parmi les 400 pays du monde ? Pour recevoir des "magazines" destinés aux entrepreneurs, je vois surtout des effets de mode, avant-hier les pay de l'Est, hier la Chine, aujourd'hui l'Inde... avec peu d'arguments concrets et beaucoup de "tout le monde y va" et "comment faire avant les autres"... et aucune analyse économique et encore moins comparative.Il existe tout de même un choix énorme de pays dans le monde... et peu de gens sont au fait de la géopolitique, du vrai cout de l'energie, de la main d'oeuvre, etc.Ce qui me fait dire cela : La mode actuelle occidentale est la délocalisation en Inde, et que fait l'Inde ? Elle délocalise au Mexique : http://news.latinanews.com/2007/06/quand_linde_sinstalle_au_mexique.php

obo 08/06/2007 19:47

la règle que vous reprenez au début ne tient pas statistiquement, ça a été montré dans plusieurs études. Il y a en fait une relation très faiblement négative entre annonce de licenciement et évolution du cours de la bourse. Ceci dit, je suis assez d'accord avec la suite : la rationalité des entreprises est plutôt limitée, il y a des comportements souvent conventionnels, mais il ne faut pas en exagérer l'importance dans l'ensemble des phénomènes (pour preuve la faiblesse des IDE français en Chine).Pour l'entreprise indienne, il s'agit d'une stratégie d'accès à un marché, pas une logique de réduction des coûts.

pépé 08/06/2007 10:23

Bon d'accord, mais une fois que la filiale installée à l'étranger a atteint un degré de productivité suffisant et produit (peut-être) meilleur marché, ne serait-il pas à caindre que tout la production soit alors entièrement délocalisé? Eric m'a devancé pour une 2ème remarque.

obo 08/06/2007 19:43

ce n'est pas ce que l'on observe. faut pas se faire peur comme ça!