L'impact économique du Futuroscope

Publié le par Olivier Bouba-Olga

futuroscope-copie-1.jpgCentre Presse publie un cahier spécial d’une quarantaine de pages sur le Futuroscope. Philippe Bonnet m’avait interviewé il y a un peu plus d’un mois sur l’impact économique du Futuroscope, l’interview figure page 21 du dossier. En fait, il s’agissait de commenter une étude réalisée par le cabinet Caudron Consultant pour le compte du Conseil Général. Voici les principaux éléments que j’avais mentionnés (certains sont repris dans l’interview, d’autres non).

 1. l’Etat au sens large pratique très rarement des exercices d’évaluation. Le fait qu’une collectivité se lance dans un tel exercice est donc une bonne chose, il serait bon que ce type d’exercice se généralise,

 2. dans l’étude, le cabinet tente d’évaluer les effets en chaîne de l’investissement public, ce qui me semble également une bonne chose : on sort ainsi de l’idée que les impôts ne servent qu’à embêter les gens, ils sont dépensés, ces dépenses génèrent des richesses, ces richesses sont distribuées sous forme de revenus, ces revenus sont pour partie dépensés localement, etc… Méthodologiquement, il s’agit de s’appuyer sur une analyse renouvelée genre « théorie de la base » dont j’avais donné les grandes lignes dans ce document,
 
Ceci dit, les exercices d’évaluation sont difficiles, et il y a quelques problèmes avec celle réalisée par le Conseil Général :
 
1. La première limite : le Conseil Général s’est lancé dans l’exercice d’évaluation en faisant appel à un consultant qui travaillait auparavant pour … le Conseil Général. Pour l’avoir rencontré et discuté à plusieurs reprises avec lui, je ne doute pas qu’il a tenté de faire un travail impartial. Cependant, il est clair que le Conseil Général prête le flanc à la critique en confiant l’étude à quelqu’un qui n’est pas totalement extérieur à l’institution. A l’avenir, il faudrait que les collectivités fassent appel à des experts totalement extérieurs, même si, en faisant cela, on prend le risque d’une évaluation moins favorable.

 2. La deuxième limite porte sur la méthodologie employée. L’étude se décompose en 3 parties : i) étude du Chiffre d’Affaires du parc et des autres activités de la zone, ii) étude des revenus générés dans la zone, iii) impact en termes de création d’emplois. La première partie n’est pas satisfaisante d’un point de vue économique, car le chiffre d’affaires mesure simplement les recettes générées par une entité, sans comptabiliser les coûts. Si on en reste à ce type d’analyse, on en vient à l’idée que le meilleur investissement est un gros investissement (big is beautiful) alors qu’il me semble qu’un bon investissement est un investissement qui rapporte plus que ce qu’il coûte… La deuxième et la troisième partie sont plus satisfaisantes. Elles sont conformes aux exercices d’évaluation faits par les économistes. Elles montrent notamment qu’environ 2 milliards d’euros de revenus ont été générés, pour un investissement initial de 500 millions d’euros, soit un taux de rentabilité de 8% par an, ce qui n’est déjà pas si mal… disons que si le Conseil Général avait placé cet argent auprès d’intermédiaires financiers, il n’aurait pas fait mieux.

 3. troisième limite : il y a cependant un problème, qui tient à la nécessité de distinguer entre le Parc de loisir et la zone d’activité. Si le Parc a eu des effets indéniables en termes d’image, il est devenu au fur et à mesure des années un vrai « boulet ». Pourquoi ? Car il fait supporter au département des coûts fixes très importants. Or, si la fréquentation permet de couvrir les coûts variables, elle ne permet que rarement de couvrir les coûts fixes l'ensemble des coûts fixes, qu’il faut renouveler régulièrement pour que les spectateurs reviennent au Parc. On est donc dans la situation suivante : on a du mal à rentabiliser l’activité, mais arrêter l’activité coûterait encore plus cher (situation que l’on rencontre dès lors que les recettes permettent de couvrir les coûts variables mais pas l'ensemble des coûts fixes). Cette barrière à la sortie est d’autant plus haute que les actifs dans lesquels le département investit sont des actifs spécifiques (qui font supporter des coûts non seulement fixes, mais de plus irrécupérables).  La zone d’activité qui s’est développée autour fonctionne en revanche plutôt bien, avec de nombreuses créations d’emplois. Une bonne part de ces emplois, cependant, correspond à des centres d’appels, ce qui n’est pas sans soulever de questions en termes de pérennité des emplois occupés, de conditions de travail et de niveaux de rémunération. Je ne dis pas qu’il faille condamner automatiquement ce type d’implantation, loin de là, car les premières analyses que j’ai pu mener sur le sujet montrent que le secteur « centres d’appel » est très hétérogène, que ce soit en termes d’ancrage territorial ou en termes de conditions de travail. Il est clair cependant qu’un travail d’évaluation complémentaire permettant d’évaluer le poids des activités pérennes et des activités éventuellement menacées serait plus que bienvenu…

Pour finir, je prêche pour ma "paroisse" :  on insiste beaucoup en ce moment sur la nécessité de renforcer les relations entre entreprises et Université pour favoriser l'innovation. Dans la tête des politiques, cependant, il s'agit plutôt de faire appel, côté université, aux laboratoires de sciences "dures" (ou "inhumaines"), rarement aux laboratoires de sciences "molles" (ou "humaines"). Il me semble pourtant que des collaborations efficaces pourraient être nouées entre les collectivités et les laboratoires d'économie, de géographie, de sociologie, etc..., par exemple sur cette thématique de l'évaluation des politiques publiques. Cela devrait permettre aux collectivités d'être, elles-aussi, plus innovantes...

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malakine 23/06/2007 00:17

Un projet tel que le futuroscope ne peut pas être qualifié de "politique publique". C'est comme vous le dîtes un investissement, ou dans le langage du développement local un "équipement structurant". L'évaluation de ce type d'action ne pose pas de problème particulier autre que méthofdologique (ce que vous signalez)Une politique publique c'est tout autre chose. La définition que j'en donne est la suivante : Un dispositif juridique ou financier, mettant en oeuvre des orientations politiques et destinées à répondre à un enjeu ou à une problématique clairement identifiée. Par exemple : Diagnostic : Les PME n'innovent pas assez. Orientations : Il faut rapprocher les centres de recherche des PME Dispositif : Tel ou tel dispositif d'aide, par exemple pour favoriser des contrats de valorisation des résultats de la recherche. Une telle politique publique est évaluable. En l'espèce, il s'agit de mesurer l'augmentation des contrats entreprises / centres de recherche et de mesurer l'impact sur le développement des entreprises. Le prbblème est que l'action publique n'est pratiquement jamais organisée sous forme de politique publique, et sont donc inévaluables. La plupart du temps, les collectivités se contentent de dépenser de l'argent pour se donner l'impression d'agir. L'exemple le plus caricatural est celui des aides à l'emploi. Telle région va décider de donner 1000 euros à toute entreprise qui embauche un chômeur de longue durée, et à la fin de son mandat, le président va dire fièrement que son dispositif est un grand succès car il a "créé" des milliers d'emplois ... Evidemment c'est faux, mais son dispositif est inévaluable car il est impossible d'établir un lien de causalité entre l'aide et le recutement. Vous doutez ? Regardez la politique gouvernementale ... Quelle est la motivation de la mesure de sarko d'exonération des emprunts immobiliers ? Quels sont les effets attendus ? Comment évaluer l'impact de cette politique ? C'est impossible. cette mesure n'est motivée que pour donner corps à un slogan de campagne (la france des propriétaire) Conclusion : Avant de demander aux pouvoirs publics d'évaluer leur politiques, il faudrait déjà exiger d'eux qu'ils structurent leur action sous forme de vraies politiques publiques et qu'ils arrêtent de dépenser de l'argent juste pour donner corps à un discours politique. Désolé d'avoir été long. C'est un sujet qui me tient à coeur...

Laurent GUERBY 23/06/2007 00:10

Version courte : "je veux des sous pour mon labo"Mais quel enrobage :).

RMS 21/06/2007 15:25

C'est une approche très française que de laisser penser que  les entreprises n'ont rien à apprendre de la recherche en sciences économiques et en sciences de gestion. J'ai eu l'occasion de voir ce qui se passait de l'autre côté de l'Atlantique et il semble évident que le retard (relatif) accumulé par nos entreprises nationales (et qui se traduit notamment pas sur le plan mondial par une tentation protectionniste) s'explique largement par une non-connexion (et non pas une déconnexion comme certains l'affirment) de la recherche par rapport au terrain...

Enro 20/06/2007 20:00

Conclusion à méditer... Puissent les pouvoirs publics vous entendre !