Libéralisation de la grande distribution

Publié le par Olivier Bouba-Olga

On n’arrête pas d’entendre que l’ouverture à la concurrence dans la distribution permettrait de créer de nombreux emplois et d’augmenter le pouvoir d’achat des consommateurs. Tous les économistes semblent d’accord avec cette proposition, s’appuyant pour la plupart sur L’étude d’Askenazy. Dernier en date, Daniel Cohen, dans une tribune pour le Monde intitulée « Les mystères de la vie chère » :

La loi Raffarin a ainsi amputé à elle seule de 9 milliards d'euros le pouvoir d'achat des consommateurs pour le seul commerce alimentaire (selon une étude de Philippe Askenazy et Katia Weidenfeld Les Soldes de la loi Raffarin, reprise en verbatim dans le rapport de la commission Attali). Dans une économie à croissance ralentie, cela correspond à un enjeu qu'on ne peut plus ignorer.
 

Une vois discordante, celle de Philippe Moati, professeur à l’Université de Jussieu et directeur de recherche au Credoc, qui a publié il y a quelques temps un ouvrage de référence sur la distribution. Il reconnaît que le cadre réglementaire de la grande distribution a généré des effets pervers non négligeables, mais il doute de la pertinence des propositions de la commission Attali. Et les arguments qu’il avance me semblent très sérieux. Par exemple, à la question de Valérie Secong dans La Tribune du 18 octobre 2007 « plus de concurrence dopera-t-il la croissance ? », il répond :

 
Concernant la loi Raffarin, si la libéralisation peut effectivement, localement, accroître la concurrence et favoriser le déploiement de nouveaux concepts innovants, je ne suis pas sûr qu'on puisse en attendre un réel bénéfice sur l'emploi. Le territoire national est désormais bien équipé en commerces, en particulier dans l'alimentaire. Certes, la libéralisation encouragerait les groupes de distribution à satisfaire leur soif de croissance par l'ouverture de nouveaux magasins. Mais si le volume du marché ne suit pas, ces ouvertures entraîneront des fermetures en nombre croissant. Et si les nouveaux venus s'imposent sur la base de prix bas, ils afficheront une intensité en emplois plus faible que les enseignes en place. Enfin, il n'est pas sûr que l'effet sur la concurrence soit massif car seule l'entrée de nouveaux acteurs peut déstabiliser l'oligopole actuel. Or, étant donné l'importance des économies d'échelle, un nouvel acteur est contraint d'entrer d'emblée avec un réseau de taille significative, ce qui paraît peu réaliste en raison de la densité commerciale déjà atteinte. Je suis plus inquiet des conséquences indirectes de la libération des prix si la loi Galland devait être supprimée. Cela déclencherait certainement une guerre des prix. Pour renforcer leur compétitivité, tout en ménageant leurs marges, les distributeurs renforceraient encore leurs pressions sur les fournisseurs. Ils chercheraient à réaliser des gains de productivité. Les nouvelles technologies d'automatisation de l'encaissement leur offrent une formidable opportunité. Ainsi, pour un hypothétique gain de pouvoir d'achat, le prix à payer pourrait être la destruction de plusieurs dizaines de milliers de postes de caissières.
 
 Dans le journal l’Alsace, il complète, en indiquant notamment que l’installation de hard discounters pourrait certes faire baisser les prix, mais également peser sur l’emploi, car « ces enseignes utilisent deux fois moins de personnel par unité de chiffre d’affaires que les enseignes traditionnelles ».
 
Développement complémentaire sur une des filières de l’agro-alimentaire, la filière lait, suite à des échanges avec Jacques Mathé, économiste du Centre d’Economie Rurale de Parthenay (79), membre du réseau national des CER et expert du monde agricole, afin de mieux comprendre les conséquences éventuelles d’une guerre des prix : les grands distributeurs se fournissent soit auprès d’industriels comme Danone, Lactalis et Nestlé, soit auprès de coopératives. Compte tenu de la flambée du prix du lait, les industriels et les coopératives souhaitent répercuter une partie de la hausse sur le prix de leurs produits.
 
Pas question, répondent certains politiques et distributeurs, à commencer par Michel-Edouard Leclerc, défenseur devant l’éternel des consommateurs français : il faut que les industriels rognent sur leurs marges. Sauf que les groupes leader à marques incontournables, comme Danone et Lactalis, n’en ont aucune envie, et qu’ils ont les moyens de résister : ils se sont engagés depuis longtemps dans des stratégies de différentiation verticale et horizontale afin de sortir de la concurrence en prix. Leur panier de marques fortes, plébiscitées par les consommateurs, doivent être présentes dans les linéaires et les enseignes ne peuvent s'en passer au risque de perdre des clients. Ces opérateurs leaders, en répercutant la hausse des prix de leurs matières premières, peuvent aussi rémunérer correctement leurs propres fournisseurs- éleveurs.
 
Les coopératives, en revanche, n’ont pas cette possibilité : leur positionnement stratégique est plutôt un positionnement en prix et produits peu identifiés; les volumes qu’elles écoulent sont faibles ; elles sont faiblement internationalisées ; bref, leur pouvoir de négociation vis-à-vis de distributeurs comme Leclerc est quasi-nul. Elles fournissent la GMS en marque distributeur ou premier prix dans une relation contractuelle. Si la guerre des prix se déclenche, nul doute que les grands industriels sauront tirer leur épingle du jeu, tandis que les coopératives et leurs membres seront vite étranglés. Seule solution pour eux : à moyen-long terme, sortir d’une seule stratégie de prix,  en développant des stratégies de marques ou d'ultra différenciation (Champagne, fromages sous AOC, produits labellisés, bio….). À court terme, s’associer aux grands industriels pour faire pression sur la grande distribution.

On pourra rétorquer que c’est bien fait pour ces coopératives, qui n’ont pas su s’engager plus tôt sur les bons créneaux. C’est en partie vrai. En partie seulement, car leur positionnement s’explique pour une large part par le système d’incitation des politiques publiques, en l’occurrence de la PAC (voir à ce sujet le billet incendiaire d’Alexandre Delaigue sur la PAC), véritable encouragement à produire en grande quantité des biens non différenciés.
 
Bref, tout ca pour dire qu’il ne faut pas voir dans les préconisations de la commission Attali une solution miracle aux problèmes de l’économie française, et qu’il conviendrait d’agir en toute connaissance de conséquences.

Je poste ce billet, et m'empresse de le signaler sur les blogs de Moati et d'Askenazy, histoire peut-être d'entamer un débat...

Publié dans Croissance

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le loup hurlant 05/06/2010 12:54



Vous pouvez des informations sur l'histoire de la société Carrefour sur le site http://www.carrefouruncombatpourlaliberte.fr/category/histoire/



Ozenfant 16/11/2007 18:14

Olivier,"Les "comment" m'intéressent assez pour que je renonce sans regret à la vaine recherche des "pourquoi" de ROGER MARTIN DU GARD" et "L'imagination est plus importante que le savoir d’ ALBERT EINSTEIN" sont deux phrases clef de l’évolution du monde.Quand je prononce ces "perles" de la raison chez les idéologues à la suite de certaines de leurs propositions… elles restent sans réactions et sans réponses CAR LEUR SENS PROFOND EST HORS DE PORTÉE DE LA PLUS PART DES INTELLECTUELS ASSIS !!!En ce qui vous concerne, cela veut dire qu'au sujet de  la productivité on peut dire pourquoi on la souhaite (pour autant qu'on la considère sans prendre ne compte de ce que cela veut dire en matière de consommation d'énergie, en particulier pour le régime totalitaro-financier de la Chine et pour l'Inde).Mais aucun "mage" de l'économie ne peut dire COMMENT !!!!

Philippe Delvalée 16/11/2007 10:01

Bonjour, Tout d’abord, merci à OBO d’avoir ouvert cette discussion très intéressante. Sur la question de la productivité, si je suis d’accord avec lui pour reconnaître que la productivité est un concept incontournable des économistes, je pense que, comme d’habitude le diable se niche dans les détails, et ici, les détails, ce sont les problèmes posés par les instruments de mesure de ladite productivité. Or, dès que l’on passe d’un raisonnement général intellectuellement impeccable, à une appréhension plus empirique, on se trouve confronter à des questions extrêmement délicates. Je pense ici notamment aux travaux de l’économiste Jean Gadrey qui a proposé dans un ouvrage paru en 2003 aux éditions La Découverte intitulé Socio-économie des services, une réflexion subtile et nuancée sur la question justement de la pertinence de la (mesure de la) productivité dans les activités de service notamment à forte intensité informationnelle. C’est pourquoi, il considère, je le cite, que dans ces activités, « l’analyse des performances économiques réelles (productivité, efficacité, croissance) de très nombreuse activités de services ne peuvent échapper à une étape préalable de mise au point de conventions d’évaluation, c’est-à-dire de règles portant sur ce que les uns et les autres conviennent de retenir comme critères d’efficience, dès lors qu’aucun ne s’impose techniquement. » (p68). Il propose donc d’y regarder de plus près avant d’utiliser ces termes et notamment aborde la question de la productivité « commerciale » au cours des années 1980, en comparant la situation de la France et des USA. Il montre que si l’on compare la productivité du travail dans les grandes surfaces à dominante alimentaire dans ces deux pays, en termes de volume de ventes réalisées par heures de travail, cette productivité aurait cru nettement plus vite en France qu’aux USA au cours des années 1970 et 1980. Or, si l’on utilise une grille de mesure plus sophistiquée (dont il propose la méthodologie dans son livre aux pages 70 à 74), le constat se renverse. En effet, a) en matière de logistique des marchandises, l’avance technologique et organisationnelle des USA serait selon lui perceptible ; b) dans le domaine de la logistique informationnelle, cette avance serait encore plus facile à constater : la proportion de magasins (de taille comparable) équipés de scanners, utilisant des systèmes informatiques intégrés, des méthodes de management par produit, etc. y était deux à trois fois supérieurs en 1990 ; c) enfin, en ce qui concerne la diversité et le niveau des services directs rendus à la clientèle, la différence serait considérable, et l’écart se serait creusé au cours des années 1980 (assistance directe, .rayons de distribution individualisés, éventail des choix proposés, horaires d’ouverture). Gadrey conclut ainsi : « Pour un même volume statistique de ventes, le service commercial n’a pas le même contenu qualitatif aux Etats-Unis et il y requiert (en moyenne) plus de travail. Considérer cela comme l’indice d’une efficacité inférieure revient à ignorer la dimension du service de la distribution (…). » Certes, les données citées sont issues de périodes assez anciennes et depuis la grande distribution étatsuniennes s’est plutôt fait connaître chez nous avec l’image socialement désastreuse (pour les employés) de l’enseigne Wal Mart ! Concernant d’ailleurs l’évolution de la concurrence aux Etats-Unis, il sera intéressant de voir ce que va donner l’offensive lancée par Tesco (voir les Echos du 8/11/2007, http://www.lesechos.fr/info/distri/4645506.htm ). Il n’empêche que sur le plan de la méthode de la mesure de la productivité, on ne devrait pas ignorer, notamment, la qualité du service offert dans la prestation de service, dont certains messages postés rappellent d’ailleurs l’importance, comme la plus ou moins grande proximité géographique, par exemple. C’est pourquoi, je comprends les mises en garde de Philippe Moati. Si la productivité compte, encore faut-il être en mesure de la mesurer « toutes choses égales » par ailleurs, sinon le « productivisme » menace, et l’on reste songeur, en effet, sur le peu de rigueur méthodologique dont semble faire preuve « l’Attali nouveau » lorsqu’il s’enflamme sur les vertus de la concurrence et les bienfaits de la croissance sans trop sembler se préoccuper des conditions concrètes de leurs modalités.

FP NICOLAS 15/11/2007 16:01

Bonjour,Nous partageons une vision critique du rapport Attali en la matière: la vision de Sarkozy et Attali est fort simpliste et oublie que "tout se tient".1) La suppression des marges arrières ne concernera que les marques nationales et pas les MDD/premiers prix soit environ 7% maximum des dépenses des Francais (vs 40% pour le logement par exemple)2) La suppression du SRP entrainera une destruction dans les emplois de la distribution hype/super et l'agro alimentaire francais au profit de créations, moins nombreuses, dans le hard discount

Philippe Moati 15/11/2007 08:32

Tout à fait d'accord avec toi Olivier. Les centrales d'achat vont resserer encore leur emprise sur les PME... à moins que les enseignes finissent par comprendre que le partenariat avec les PME est une des clés de leur nécessaire différenciation. On pourrait ajouter au chapitre des conséquences négatives d'une libéralisation hâtive du commerce les effets probablement très négatifs sur le commerce urbain (je n'ai pas dit "petit commerce", dans la mesure où le commerce urbain est aujourd'hui, pour une part croissante, sous le contrôle des grands groupes de distribution). La loi Galland, en réduisant l'écart de prix entre les grandes surfaces périphériques et le commerce urbain, avait favorisé une certaine stabilisation de ses parts de marché. La réforme de la loi Galland a déjà mis fin à cette embellie. Une libéralisation sauvage aggraverait sensiblement la situation.