Les économistes sont-ils prétentieux... ou autistes ?

Publié le par Olivier Bouba-Olga

via Book of Saturday, je découvre une petite note de recherche plutôt intéressante de Ezra Zuckerman. L'étude s'intéresse aux citations croisées entre deux revues économiques (American Economic Review (AER) et Journal of Political Economy (JPE)), deux revues de sociologie (American Journal of Sociology (AJS) et American Sociological Review (ASR)) et deux revues de sciences politiques (American Political Science Review (APSR) et American Journal of Political Science (AJPS)).

L'étude montre que les citations des travaux d'économistes par des sociologues sont plus nombreuses (depuis le début des années soixante-dix spécialement), que les citations de sociologues par des économistes : sur 15 985 articles publiés au XXème siècle dans l'AER et le JPE, seuls 99, soit 0,6%, citent des articles de l'AJS ou de l'ARS ; alors que la proportion inverse est de 6,2% (493 articles sur 10 112).  

Les résultats obtenus sont qualitativement identiques lorsqu'on regarde les citations des revues de sciences politiques dans les revues d'économie, d'une part, et de sociologie, d'autre part :

 

Comment expliquer cela ? L'auteur propose deux interprétations possibles : i) les économistes ne regardent pas les autres disciplines, car ils considèrent qu'elles sont de statut inférieur, ce que les autres disciplines acceptent implicitement, puisqu'elles citent les économistes sans être citées par eux, ii) certaines disciplines sont ouvertes aux échanges intellectuels avec les autres disciplines, de manière croissante, pendant que d'autres, l'économie typiquement, restent fermées sur elles-mêmes. Les deux interprétations ne sont bien sûr pas exclusives...

Afin de compléter quelque peu cette étude, je me suis amusé à calculer les citations croisées pour 3 revues françaises : la Revue Economique, la Revue Française de Sociologie, et la Revue Française de Science Politique, en m'appuyant sur la base Cairn. Résultats sous forme de schéma:


Pour chaque revue, est indiqué entre parenthèses le nombre d'articles recensés dans la base (qui commence en 2001). Chaque pourcentage correspond à la part dans l'ensemble des articles de la revue de ceux citant une autre revue. Par exemple, le chiffre de 2,4% signifie que 2,4% des articles de la Revue Economique (13 sur 539) incluent une référence à un article de la Revue Française de Sociologie.

On n'est pas très loin des résultats de l'étude américaine : l'économie cite nettement moins moins la sociologie que la sociologie ne la cite ; elle ignore totalement la science politique (1 article sur 539) ; science politique et sociologie se citent plus fortement. Bon, il conviendrait d'étendre un peu, dans le temps et en nombre de revues. Mais ces quelques résultats ne me semblent pas totalement inintéressants...

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Gizmo 03/05/2008 21:17

Un complément ici sur la vraie nature des économistes.

Veig 28/04/2008 16:30

@LG : "Les économistes : les médecins de l'économie ?"Excusez-moi, en lisant cette phrase je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ce qu'a écrit Beaumarchais dans "Le Mariage de Figaro" :"ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin"Si on compare l'efficacité des économistes d'aujourd'hui à celle des médecins actuels, je crois qu'en termes de remèdes les économistes en sont encore au XVIIIè siècle... "purgare, saignare" comme disait Molière.

Olivier Bouba-Olga 23/04/2008 06:57

@ Pas besoin : très juste comme remarque! j'ai regardé rapidement sur Cairn pour les papiers de la RSF citant la RE, , je ne connais pas tous les auteurs mais :  j'ai trouvé 2 articles du même auteur (Olivier Favereau) qui correspond au cas que vous évoquez + un cas particulier (Philippe Steiner, docteur en éco, HDR en éco, HDR en socio). Il faudrait cependant voir les cas inverses (sociologues avec article dans RE). J'avoue que je n'ai pas trop le temps, si qqun est partant...

LG 23/04/2008 01:00

Les mathématiques tiennent un rôle à part dans les sciences car elles n'ont pas besoin de justification physique pour exister. Il existe ainsi un consensus intellectuel entre mathématiciens.Pour les physiciens, je suis content tous les jours de leur travail, dont les résultats me permettent de me déplacer en transport, de téléphoner, d'utiliser cet ordinateur et Internet, etc. Les théories et modèles disponibles ont à la fois un fort caractère d'explication des phénomènes, ainsi que de prédiction (les résultats de la mécanique quantique sont précis avec 9 ou 10 décimales). La frontière du savoir est identifiée par les physiciens, et ils savent se mettre d'accord entre eux sur ce qu'ils savent et ne savent pas, sur ce qui relève d'une théorie établie ou d'hypothèses, et ils en discutent en tant que telle.Les travaux d'économistes récompensés à Stockholm sont sans aucun doute de haute qualité et tout à fait intéressants. Maintenant quand on essaie d'arriver à un caractère explicatif ou prédictif plus général sur l'économie c'est une autre paire de manches. Par exemple, mais sans rentrer trop dans la politique, on pourait imaginer des explications claires et unanimes de la part des économistes sur l'impact des choix que nous faisons tous les jours (par exemple faut il augmenter ou baisser les impôts ? la TVA ? faire une TVA sociale ? etc ...). Quel est l'ajustement optimal des parametres pour obtenir la croissance maximale, le chomage mminimal, etc ? Je suis obligé de constater (à mon grand regret) qu'on en est bien loin, non seulement de disposer de données précises, mais également de consensus.Au delà du pouvoir explicatif du passé (ce qui est un résultat intéressant), il semble bien que les économistes interprètent le monde comme tout le monde, avec un filtre subjectif et personnel. Lorsque 'il faut des prédictions (la "création") l'économie se retrouve dans les conditions intellectuelles d'un art. Rien de péjoratif, mais une nuance fondamentale par rapport à la physique.Dans la même veine de couple (science dure, art), on trouve aussi mettre la médecine : avec une compréhension qui s'affine tous les jours, mais dont les limites pour soigner sont connues, compte tenu de l'immense variabilité individuelle. Les médecins sont à la fois fiers de leurs savoirs et modestes devant leur capacité à soigner effectivement.Les économistes : les médecins de l'économie ?

Maurice 23/04/2008 00:08

Le résultat serait il différent si on élargissait à d'autres revues des trois matières? Néanmoins c'est un résultat significatif. Comment l'expliquer? Le champ "science économique" est il plus "riche" d'implications pour le capitalisme moderne que les champs sociologie et science politique? Pour parler plus cru la justification idéologique ou scientifique  au choix du libéralisme financier correspond à une rente de combien de centaines ou de milliers de milliards de $? Néanmoins le couplage sociologie économie est très productif. Pour élargir les cadres théoriques traditionnels et mieux comprendre la
réalité, voir notamment l'article de R.Boyer sur P.Bourdieu, L'art du
judoka, in Encrevé, Lagrave dir., Travailler avec Bourdieu, Champs,
Flammarion