L'Ile de France est-elle surproductive?

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Lorsqu'on rapporte le revenu par habitant de l'Ile de France au revenu par habitant de l'ensemble du pays, on obtient, en 2005, un indice de 123 : le niveau de vie en IDF est 23% plus élevé que dans les autres régions. Quand on effectue le même calcul en s'appuyant sur le PIB par habitant, l'indice monte à 152. La différence entre les deux chiffres s'explique par différents mécanismes de redistribution longuement analysés par Davezies, l'idée de base étant qu'une partie des richesses créées en IDF sont distribuées et/ou redistribuées sous formes de revenu dans les autres régions.

J'ai vaguement l'impression que certains tirent de ces chiffres l'idée que la "compétitivité française" serait avant tout celle de l'Ile de France, les autres régions vivant au crochet de la région capitale, sans même lui en être reconnaissant... A commencer par Davezies, dans un article pour La vie des idées,  dans lequel il s'inquiète du déclin de la métropole francilienne qu'il considère comme "à la fois le meilleur atout français dans la nouvelle économie mondialisée et la principale – presque l’unique – pompe à redistribuer les richesses créées – via les budgets publics et sociaux – vers le reste du pays". Pour continuer avec Missika, qui critique l'analyse de Davezie du déclin francilien, mais titre sa contribution "Paris, ville-monde dans une France endormie".

Un examen un peu attentif des données conduit cependant à nuancer ce genre de propos. Dotons nous d'un objectif : mesurer la productivité des régions.Premier indicateur possible, le PIB par habitant, abondamment utilisé pour les comparaisons internationales et interrégionales de productivité.

En rapportant la valeur observée en Ile de France à la valeur France entière, on obtient ce graphique :

Soit une surproductivité de plus de 50% depuis 1990, avec certes quelques variations, mais plutôt négligeables.

Le problème, c'est que le PIB par habitant est un assez mauvais indicateur de productivité, car tous les habitants ne participent pas à la création de richesses, ils n'ont donc pas à être comptabilisés au dénominateur. Un meilleur indicateur est le PIB par emploi, rapport entre les richesses créées et les personnes effectivement mobilisées pour créer ces richesses. Le lien entre ces deux indicateurs est simple à établir :

PIB/H = PIB/L * L/H

avec L le nombre de personnes effectivement mobilisées.

Autrement dit, le PIB part habitant de certaines régions peut être plus important non pas en raison d'une productivité supérieure, mais parce que le rapport L/H y est plus important (ce qui résulte de différentes choses, notamment des considérations démographiques : part moins importante de personnes âgées qui ne sont plus en âge de travailler par exemple ; ou par des différences de taux de chômage).

 Comme on dispose des données sur le PIB par emploi, on peut reprendre et modifier notre graphique :

La surproductivité de 50% est sérieusement entamée, elle tombe à 30% en fin de période. On observe tendanciellement une hausse relative de la productivité apparente du travail de l'Ile de France et une baisse relative de L/H.

Est-ce tout? Non, toujours pas... Les différences de productivité observées à une échelle macro-régionale peuvent en effet s'expliquer par des différences de spécialisation des régions, plus que par des différences intrinsèques de productivité. On retrouve la même idée que dans mon billet consacré aux différences d'intensité technologique entre pays européens.

Pour mesurer l'importance des effets de spécialisation, on peut s'appuyer sur ce que l'on appelle une analyse structurelle-résiduelle, qui permet de dissocier, dans l'écart total de productivité entre une région donnée et l'ensemble de référence, l'écart que l'on peut attribuer au jeu des spécialisations (écart structurel) et l'écart résiduel (ou écart géographique).

Petite difficulté cependant, pour mesurer cela, il faut disposer des valeurs ajoutées et des personnes employées par secteur. Or, si on dispose bien des valeurs ajoutées (seulement jusqu'en 2005 cependant), je n'ai trouvé les données que pour les effectifs salariés, non pas pour salariés et non salariés. J'ai donc dû recalculer une productivité apparente du travail (notée PIB/L*) avant de faire la décomposition entre écart structurel et écart résiduel. Or, on observe un certain écart entre PIB/L et PIB/L* :

Ce qui devrait s'expliquer logiquement par le fait que les non salariés sont moins nombreux en Ile de France que dans les autres régions, ce que j'ai pu vérifier au niveau macro-régional, à partir de ces données (la part des non salariés est de 6% en Ilde de France en 2005, c'est la part la plus faible (hors Corse), à comparer à la moyenne France entière de 9%).

Que nous donne la décomposition écart structurel/écart résiduel? Ceci :

Conclusion ? L'écart initial de productivité de 50% que l'on croyait lire dans les statistiques de PIB par habitant est tombé, après ces quelques décompositions, à un peu plus de 10%. Et encore : la décomposition s'appuie sur une décompostion de l'activité en NES 36. Une décomposition plus fine (mais les données ne sont pas disponibles) pourrait faire apparaître un écart structurel plus forte (l'écart résiduel observé étant décomposé en un écart structurel à une échelle plus fine et un nouvel écart résiduel).

 Au final, l'Ile de France présente donc une productivité macro-régionale supérieure à celle des autres régions françaises, mais les différences sont loin d'atteindre le niveau que certains ont en tête. Une bonne partie des écarts de PIB par habitant s'explique par des écarts démographiques ou de taux de chômage (qui jouent sur L/H) et par des différences de spécialisation. Titrer "Paris, ville-monde dans une France endormie"  a donc de quoi hérisser le poil d'un économiste, surtout lorsqu'il est localisé en province... 

Publié dans Territoires

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Dubourg Sébastien 29/04/2017 08:35

Vous changez le questionnement initial et dans ce cas il est normal que vous trouviez des résultats différents. Cela dit +10% ce n'est tout de même pas négligeable (Whirpool d'Amiens est délocalisé en Pologne, pour nous dit-on une différence de coût de fabrication de 7%).

Davezies montre que les choix économiques de l'Ile de France y compris sa spécialisation économique conduisent à une plus grande richesse avant redistribution- C'est donc bien l'indicateur PIB/H qu'il faut utiliser ! Alors que vous, vous calculer la productivité d'un travailleur pour une même activité, ce qui est tout à fait différent.

Si on prend une région fictive dans laquelle tout le monde est au chômage sauf un artiste-peintre très réputé qui vend chacune de ses toiles des millions d'euros pour quelques heures de travail. Votre méthodologie va donner une productivité exceptionnelle à cette région. Ce n'est pas un bon indicateur, désolé.

Vous auriez pu faire votre analyse sur l'effet siège social qui consiste à rapatrier des bénéfice là où est le siège social et qui fausse la notion de productivité puisqu'il y a ici une création de richesse sans vraie valeur ajoutée. Dommage.

eluca 31/05/2009 14:40

Etes-vous bien sûr que la répartition du PIB région/Idf en fonction de la masse salariale soit pertinente ? Je ne le crois pas et je ne suis pas le seul...La production/recherche/fabrication est majoritairement majoritairement en région, alors que la technostructure est plutôt située en IdF. Le système déclaratif fiscal français conduit les groupes à déclarer leurs opérations à l'établissement principal, ce qui conduit immanquablement à une discordance en matière de statistique publique. On utilise donc une clé de répartition région/IdF supposeée corriger cette discordance. Or cette clé est inopérante, car elle ne prend pas en compte la répartition de la valeur ajoutée, c'est-à-dire de la richesse, qui se fait bien évidemment au seul profit de l'IdF. Il est absolument indiscutable qu'il y a captation de la valeur ajoutée par les structures centralisées en IdF.Un très bon exemple est le système de production agricole français. L'agriculteur fabrique et vend à perte (budget équilibré par les subventions publiques). Le transformateur travaille à marges réduites. Jusqu'ici la valeur ajoutée est quasi-inexistante, bien que la production soit déjà fabriquée et commercialisable. Le distributeur local (hypermarché) fait la culbute en mutipliant les prix par deux. Il pourrait recevoir la fraction la plus importante de la valeur ajoutée, si le système s'arrêtait là. Mais ce n'est pas le cas : l'hypermarché se voit facturer des prestations diverses par le réseau de distribution (groupe centralisé en IdF), qui conduisent la valeur ajoutée vers la spirale francilienne. Il n'y a donc pas d'équilibre entre les région et Idf, puisque les régions créent, fabriquent et distribuent, et les têtes de groupe empochent les bénéfices !Au regard de ce shéma, la création de richesse ne peut absolument pas être répartie en fonction de la masse salariale, critère on ne peut plus artificiel. une pure construction intellectuelle, dans une période où le recours à la sous-traitance et l'intérim est généralisé. Pourquoi ne pas prendre non plus la superficie des locaux d'exploitation, tant qu'on y est  ? Ou l'âge du capitaine.

OBO 03/01/2009 18:38

@ jonahan : non, il n'y a pas ce biais. Voir ici pour la méthode de construction des PIB régionaux, notamment ce passage : "Les comptes des entreprises permettent de calculer une valeur ajoutée pour chaque entreprise qui est ensuite régionalisée au prorata de la masse salariale de chaque établissement."

jonahan 03/01/2009 11:11

Je vous signale que par dérogation au droit commun les grandes entreprises d'envergure nationale ou internationale disposent du droit de déposer leur bilan au lieu de leur siège social situé, par exemple ,dans le quartier de la Défense.Si, et c'est à vérifier, les agrégats permettant le calcul du PIB sont calculés à partir du lieu de déclaration de la production et non du lieu réel de production, alors tous les prémices du constat effectué sont erronés.Je pose simplement la question...

mick 31/12/2008 13:00

A propos de la compétitivité de l'Ile-de-France.Un petite chose (de plus) qui a échappé à nos médias: le chomâge de catégorie 1 a augmenté de 8,7% sur 1 an en France à fin novembre. Sauf que c’est une moyenne. En fait, le chômage a augmenté de plus de 10% dans 15 régions, mais seulement de 1% en Ile-de-France, qui semble étrangement épargnée par la crise actuelle. Voir en page 8 de la stat Dares: http://www.travail-solidarite....