Mittal - Arcelor - Serverstal

Publié le par Olivier Bouba-Olga

La saga continue, avec la fusion Arcelor - Severstal... Je ne reviens pas sur l'affaire Mittal-Arcelor, dont j'ai déjà parlé ici, , encore , et même ici), mais je rappelle que le principal reproche que Guy Dollé fait à Mittal est d'être une entreprise familiale ("je vais vous présenter les dirigeants présents, mais mon fils n'est pas là", a-t-il ironisé).

Critique très à la mode qu'Elie Cohen a essayé de théoriser dans un article du monde : "
Si l'opération venait à réussir, M. Mittal continuerait à contrôler à titre personnel la majorité du nouvel ensemble. Qui peut croire que la gouvernance du nouvel ensemble s'en trouverait améliorée ? Qui ne voit ce qui est perdu avec le passage d'Arcelor, entreprise transparente, sous la surveillance permanente des marchés et des Etats, sous la coupe de Mittal, entreprise familiale ?" (E. Cohen, Le Monde, 14/02/2006).
En effet, quelle perspective horrible, je n'ose même pas y penser...

Tient, pour info :
* l'OCDE estime que 70% des entreprises des pays industrialisés sont des entreprises familiales, et qu'elles emploient 50% des salariés. En France, près de la moitié des entreprises du CAC40 sont familiales (L'Oréal, Peugeot, Michelin, ...).
* le cabinet Oddo-Pinatton a construit un indice pour comparer les performances des entreprises familiales aux entreprises non familiales : les premières dégagent une rentabilité financière (ROE) de 16,5% par an, contre 12,5% par an pour les dernières.
* tout un ensemble d'études convergent pour dire que ces entreprises investissent plus en formation, mettent en oeuvre un rapport salarial plus stable, pratiquent des politiques de rémunération moins inégalitaires, etc... (voir notamment les études et synthèses de Allouche et Amann, par exemple celle-ci)

Bon, ce n'est pas non plus l'alpha et l'omega de la gouvernance : je défendrai plutôt la thèse que les entreprises familiales sont mieux adaptées à certains contextes concurrentiels, une gouvernance actionnariale étant mieux adaptée à d'autres contextes (cf Les nouvelles géographies du capitalisme). Rien ne justifie en tout cas que l'on en fasse une critique aussi définitive que celle de Dollé et Cohen... (je ne poursuis pas, mais a contrario, on pourrait montrer les limites de la "surveillance permanente des marchés" que vante Cohen : Cf. de nouveau mon bouquin, chapitre sur la dictature financière).

Revenons à Severstal. Groupe Russe. Et là, l'équipe dirigeante fait fort, en pointant, en creux, un autre défaut irrémédiable de Mittal : son origine indienne. En effet, Joseph Kinsch, président du Conseil d'Administration d'Arcelor, vient de déclarer que 
le russe Alexeï Mordashov, principal actionnaire de référence de SeverStal, est un "véritable européen" (entendez que Mittal est un faux européen, bien sûr). Parce que lui, monsieur, après des études d'ingénieur à Léningrad, il a fait des études en Grande-Bretagne! Puis après, il a exercé des responsabilités en Autriche! (source : ici). Ah, ca fait plaisir de voir la hauteur de vue de (certains) dirigeants d'entreprises françaises... [Add du 27/05 : Guy Dollé himself s'y met :
"M. Dollé a beaucoup insisté sur les "valeurs communes" d'Arcelor et Severstal, répétant que M. Mordachov était "très européen" et "très occidentalisé."" (source : ici) Guy Dollé, lui, il est très quoi?]

Tient, je vais faire dans le même genre : ne vaudrait-il mieux pas s'en remettre à une famille indienne qu'à la mafia russe (une autre grande famille, certes...)?

PS : "la surveillance permanente des marchés" est à l'oeuvre : l'action Arcelor chute de 3,70% aujourd'hui, signe que les gentils  actionnaires n'aprouvent que moyennement l'opération en cours... D'ici qu'ils préfèrent l'opération de Mittal...

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Olivier Bouba-Olga 28/05/2006 16:34

@ greg : je regarderai avec intérêt l'article de l'AER. En tout cas, ca fait débat : un article de 2004 de Sraer et Thesmar montre la sur-performance des firmes familiales contrôlées par le fondateur, mais aussi la sur-performance de celles contrôlées par les héritiers du fondateur (analyse sur données France).Résumé de l'article : " We look at the corporate performance of family firms listed on the French stock exchange between 1994 and 2000. On the French stock market, approximately one third of the firms are widely held, another third are founder controlled and the remaining third are heir-controlled family firms. We find that, in cross section, family firms largely outperform widely held corporations. This result holds for founder-controlled firms, but more surprisingly also for heir-managed firms. To explain this, we provide evidence consistent with the fact that, because of their different time horizons, heir-managed corporations have a comparative advantage when enforcing implicit insurance contracts with their labor force. More specifically, we find that: (1) employment in heir-managed firms is less sensitive to industry shocks; and (2) heirs pay lower wages. Finally, we discuss issues related to the endogeneity of performance/family regressions looking both at delisting and transitions from family to non-family status. We conclude that these issues may lead us to overestimate the performance of heirs compared to professionally-managed firms, but to underestimate the performance of heirs when compared to widely held firms." (CEPR Discussion Paper n° 4520).Une version du papier est ici : http://www-gremaq.univ-tlse1.fr/files/sraer.pdfComme je le dis sur la fin, je ne pense pas que la gouvernance familiale est meilleure, je pense qu'elle est bien adaptée à certains contextes, moins bien à d'autres.

Greg 28/05/2006 10:27

Je suis plus dubitatif que vous concernant l'idée que les entreprises familiales ont des performances meilleures que les autres. Les firmes familiales ont tendance à privilégier les liens de parenté sur les compétences lorsqu'elles attribuent des postes.Un article publié prochainement dans l'AER par Francisco Perez-Gonzalez de la Columbia Business School, parmi d'autres évidences,  met en évidence le déclin significatif de ces firmes lorsque les héritiers prennent la relève.

brigetoun 27/05/2006 16:20

et puis c'est une politique à long terme - pensez donc il s'est engagé à ne pas vendre d'actions, à ne pas intervenir dans la politique de l'entreprise pendant cinq ans - et ensuite... ce n'est pas le problème. Quel est l'âge des dirigeants actuels d'Arcelor ?

Eric Lauriac 26/05/2006 18:59

Alexeï Mordashov est typique de l'apparachik qui a racheté pour une poignée de Kopek un combinat russe. Quoi de plus facile quand on est directeur financier de la compagnie !D'autres ont planqué leur fortune a Gibraltar, pourquoi ne placerait-il pas la sienne au Luxembourg ? A 40 ans, il va pouvoir prendre sa retraite a Londres et racheter un club de foot.Reste a savoir si le Vlad Poutine le laissera partir avec ses mines de fer.NB: Arcelor avait quand même une joint venture avec Serverstal.