Fracture sociale

Publié le par Olivier Bouba-Olga

L'image du mois (merci Daniel)
Exemple extrême de ségrégation spatiale... Un peu partout, des exemples de ce genre, en plus ou moins marqués, sont observés. Immédiatement, on pense au syndrôme Nimby (Not In My BackYard), et l'on se dit que les individus doivent être vraiment intolérants pour que de telles situations émergent.

Et bien non, les comportements d'individus tolérants peuvent conduire à ce type de résultat. Petit jeu pour vous en convaincre.

Prenez un échiquier (64 cases) sur lequel vous disposerez alternativement des ronds et des croix (ou des pions noirs et des pions blancs, ou ce que vous voulez) comme suit :
L'échiquier - La Ville

O X O X O X
O X O X O X O X
X O X O X O X O
O X O X O X O X
X O X O X O X O
O X O X O X O X
X O X O X O X O

X O X O X O

Ces pions sont tolérants, car ils acceptent d'avoir des voisins différents d'eux, mais seulement partiellement tolérants, car ils ne seront heureux que si un tiers au moins de leurs voisins est de même nature qu'eux. En fonction du nombre de voisins d'un pion, le nombre de voisins nécessaire pour que ce pion soit heureux est donc le suivant :

Nombre de voisins Nombre de voisins identiques pour être heureux
1 ou 2 1
3, 4 ou 5 2
6, 7 ou 8 3

Sous ces conditions, on peut vérifier que la configuration initiale ci-dessus est stable : tous les pions sont heureux.

Supposons maintenant que certaines personnes (les pions) veulent déménager du quartier (l'échiquier). D'autres veulent s'y installer. Pour simuler ce mouvement, enlevez 20 pions au hasard et ajoutez sur 5 des 20 cases libérées des pions ronds ou croix (choisis également aléatoirement).Certains pions sont dès lors mécontents : ils migrent vers une case où ils redeviennent contents. Ce faisant, ils affectent la situation d'autres individus, qui, à leur tour, vont migrer. Le processus se poursuit jusqu'à l'équilibre.

Si vous jouez à ce jeu, vous aboutirez immanquablement a de la ségrégation spatiale, avec constitution de groupes homogènes de ronds et de croix. On est dans une logique interactionnsite, dans laquelle les interactions microéconomiques produisent des régularités macroéconomiques qui peuvent être contradictoires avec les préférences des individus : je le rappelle, les individus du jeu n'ont pas comme règle de comportement la recherche de la ségrégation, celle-ci est un produit de leurs comportements plutôt tolérants.

Ce petit jeu a été proposé il y a une trentaine d'année par Thomas Schelling, dans son ouvrage Micromotives et Macrobehaviors, joliment traduit en Français sous le titre La tyrannie des petites décisions. Si, en plus, vous rajoutez des politiques d'éducation, de logement ou sur le marché du travail qui procèdent par zonage, comme c'est souvent le cas, vous ne ferez que renforcer la ségrégation spatiale (C'est en tout cas le point de vue que je défends dans les nouvelles géographies, p. 208 et suivantes). Les solutions ne sont pas simples, mais une politique de mixité, à la fois au niveau du logement et de l'éducation, semblent incontournables, politique qu'aucun élu local ne souhaitera initier. A charge donc pour le gouvernement de les y "inciter"...

Publié dans Territoires

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sinev 08/06/2010 08:29



Le schema de depart est le probleme. Jamais nulle part une telle config ne peut exister la ou il y des humains. L'identite d'une personne se definie par la difference qu'il peut constater entre
lui-meme et le "standard" dans SON groupe humain. La config de depart ne permet a personne d'avoir une identite, et cela n'est pas possible chez les humains.



George 30/05/2006 20:07

la mixité solution à la ségrégation spatiale ?? Mais c'est précisément le fondement de toutes les politiques du logement depuis le début des années 90... Alors bien sûr de deux choses l'une soit la mixité n'est pas bien menée (insuffisamment) ou alors comme l'évoque Eric MAURIN dans son dernier petit ouvrage à la République des idées, la mixité, personne n'en veut (les agents individuels visent à être toujours avec leurs pairs ou ceux immédiatement au dessus de leur niveau social) !!La mixité est par définition la belle idée de tout le monde qui disparaît dans l'intérêt bien compris des individus et des familles.J'aimerais bien penser cependant qu'on puisse la mettre en place...

Olivier Bouba-Olga 30/05/2006 14:33

@enzo : le "jamais" est excessif! Le modèle montre en tout cas la possible déconnection entre micro/macro. Ce n'est pas le seul ni le premier, Keynes a insisté à plusieurs reprises sur ces effets de composition, d'où la nécessité d'analyses macroéconomiques .@Pierre79 : question : pourquoi affirmez-vous "les plus débrouillards s'en vont?", ils vont où? pour faire quoi?

Pierre79 30/05/2006 14:21

Moins matheux, mais même principeTrès brièvement ...Prenez un immeuble, un quartier, une zone, un pays, un espaceMettez-y une populationLaissez faire le temps : les plus débrouillards s'en vontRemplisssez les vides...Renouvelez la recette, n foisRésultat  : un espace déshéritéL'agrégation (= non mixité sociale) s'auto-génère et s'amplifie.Solution rapide : Empécher tout cumul juridique + Augmenter les contacts entre les diversités

enzo d'aviolo 30/05/2006 11:22

serait-ce la preuve microéco que la somme des intérêts particuliers ne peut jamais permettre la satisfaction de l'intérêt général?