Luc Ferry : la machine à penser

Publié le par Olivier Bouba-Olga

J'ai reçu un commentaire d'un certain Olivier sur une déclaration de Luc Ferry dans mon dernier billet :
"Les programmes d'économie me semblent, en effet, hors du monde, bourrés d'idéologie. Je n'ai pas réussi à les changer autant que je l'aurais voulu, mais j'y ai quand même introduit des notions aussi extravagantes qu'« entreprise » ou « marché », qui étaient absentes des textes avant mon arrivée".

Je ne reviens pas sur la prétendue idéologie, déjà commentée. En revanche, je signale que Luc Ferry a été nommé ministre le 7 mai 2002. Et que je suis aller consulter les programmes en vigueur avant son arrivée : le programme SES de seconde de 1999-2000, puis celui de 2000-2001 : on y parle d'entreprise... Le programme de première ES de 2001-2002 : on y parle de marché... Je n'ai pas enquêté plus avant, si quelqu'un en a l'envie ou le courage, mais m'étonnerais pas que cela confirme que Monsieur le Ministre est un fieffé menteur.

J'ai ensuite été lire l'interview complète de Luc Ferry accordée à l'Expansion le 31 mai dernier (il y a trois jours, donc).
Sur l'Université :
"L'université n'est pas une école professionnelle. Il est normal, et même souhaitable, que certaines disciplines y soient enseignées sans souci de rentabilité ni même de débouchés. Il y a pour cela d'autres filières, celles des grandes écoles, bien sûr, mais aussi celles des BTS ou des IUT, et toute la voie professionnelle."

Monsieur Ferry a dû rater la création des DESS (années 70 de mémoire), aujourd'hui baptisés Masters pro, des IUP, licences professionnelles et tutti quanti. Je suis d'accord sur le fait que l'Université n'est pas qu'une école professionnelle, mais elle propose depuis longtemps des diplômes professionnalisant qui marchent bien. A oui, j'oubliais : il faudrait rappeler à Monsieur Ferry que les IUT font partie de l'Université...

Ailleurs, dans le même article :
"Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne suis pas favorable à la sélection à l'entrée des universités. Un titulaire du bac doit avoir le droit d'aller voir à quoi ressemble l'enseignement supérieur. Le problème ne se pose que parce que le bac a baissé de niveau dans des proportions inquiétantes en quelques décennies. Si nous avions maintenu un niveau convenable, il n'y aurait pas de discussion sur la sélection à l'entrée des universités. Le problème, comme me disait un peu méchamment un président de jury, c'est qu'« aujourd'hui, pour ne pas avoir le bac, il faut en faire la demande »

Thématique récurrente du niveau qui baisse. Thématique pas vraiment nouvelle (source des citations ici) :

"Le niveau baisse, mais les coûts de l'école augmentent" (Un député fribourgeois, La Liberté 29.10.2001).
«Nous sommes préoccupés du maigre résultat obtenu, dans les examens, par l’analphabétisme secondaire… »«La décadence est réelle, elle n’est pas une chimère: il est banal de trouver vingt fautes d’orthographe dans une même dissertation des classes terminales.» (Noël, Deska, 1956).
«Avec les copies d’une session de baccalauréat, on composerait un sottisier d’une grande richesse…»«L’enseignement secondaire se primarise…» (Lemonnier, 1929).
«J’estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas l’orthographe.» (Bérard, 1899).
 «D’où vient qu’une partie des élèves qui ont achevé leurs études, bien loin d’être habiles dans leur langue maternelle, ne peuvent même pas écrire correctement l’orthographe?» (Lacombe, 1835)

Je vous recommande de lire le texte qui accompagne les citations ci-dessus, petite synthèse instructive avec références biblio si besoin.

Pour finir :
"je vous dirai que, lorsqu'on est à la tête d'un ministère, c'est le contraire de ce que les gens pensent : non seulement on n'est pas coupé du réel, mais c'est peut-être le seul endroit d'où on le voit tel qu'il est (...) au point que, souvent, les conseils des experts vous semblent relever du café du commerce"

Sûr que les propos de notre ex-Ministre eux, ne relèvent absolument pas du café du commerce...

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Olivier Bouba-Olga 19/06/2006 09:08

@AJC : oui, oui, ca joue, je le rangeais implicitement derrière le terme "réputation". C'est un gros avantage des écoles : permettre d'accumuler du capital social, de se construire son réseau social. Avantage d'autant plus grand quand on sait que dans 1/3 des cas, on obtient un emploi en mobilisant son réseau social... L'université est désavantagé parfois, car les associations d'étudiants y marchent en général moins bien. A vous de faire évoluer ca!

AJC 19/06/2006 08:08

Okay merci pour ces précisions... :o)"L'avantage de sciences po est sa réputation, la sélection, les moyens financiers disponibles."...et le crédit relationnel qu'il apporte, non ? Les contacts, l'effet de réseau, etc.Me semble que ça apporte pas mal de baigner dans ce milieu, et d'y nouer de multiples relations via tout ce qui tourne autour de ce type d'école. (Chose qui se fait également en faculté, mais me semble moins prononcé... mais là encore, c'est très "subjectif" comme impression.)AJC

Olivier Bouba-Olga 17/06/2006 12:37

@ AJC et Boulgakof : j'enseigne en éco et à sciences po, je connais assez bien les programmes d'AES. Dans les trois cas, il s'agit, les trois premières années, de filières "généralistes" qui apprennent à apprendre. La professionnalisation intervient après, lors du master (surtout la dernière année). Contrairement à ce que beaucoup d'étudiants pensent, apprendre à apprendre est la clé de la professionalisation, les "recettes" apprises sur la/les dernières années permettent de s'insérer plus vite. Il n'y pa pas à hiérarchiser les filières AES et ECO, elles correspondent à des équilibres différents : droit/éco pour AES, éco/stat pour éco. On recrute dans notre master Aménagement du Territoire des étudiants des deux filières, ils ont chacun des atouts intéressants.L'avantage de sciences po est sa réputation, la sélection, les moyens financiers disponibles. L'inconvénient de l'université est le manque de moyen et l'absence de sélection, qui fait que le taux d'échec est important. Croire que le problème vient de ce qui est enseigné est à mon avis non pertinent.

AJC 17/06/2006 11:13

Parce qu'AES, c'est professionnalisant ?.... :oDHors-boutade de bas étage : la faculté d'AES pèche, me semble t'il, par le fait qu'ils tentent d'effectuer un mélange qui peut être efficace dans une grande école (droit+éco) mais qui malheureusement, avec un emploi du temps et des méthodes universitaires, ne donne pas quelque chose d'aussi bon que dans le dernier cas.Pour moi, AES, c'est une sorte de sous-Science Po, quasiment.Par contre, comparez vos cours à ceux que l'on peut obtenir en faculté d'économie, ou de droit... vous obtenez les mêmes choses ?Pour moi, le grand "plus" des grandes écoles consiste surtout à la masse de connaissances enseignées... et au crédit symbolique et social que cela amène.AES est l'une des rares facs amenant à une forte polyvalence enseignée. Pour la fac d'éco, par exemple, malgré la multiplicité des domaines que l'on découvre ou approfondit, ça ne sera pas la majorité des étudiants qui s'intéressera réellement au droit, à la sociologie, la philosophie, les mathématiques, les statistiques, l'histoire, épistémologie, etc.AJCPS : je dis cela, pour la comparaison, en raison du fait que durant certaines périodes (Examens...), je me suis parfois retrouvé avec des messages privés provenant d'étudiants en Science Po qui me demandaient des explications ou conseils concernant certains aspects de l'économie. (Et ces étudiants n'étaient pas nécessairement du même niveau que moi, en nombre d'années... je t'avoue que ça fait VRAIMENT drôle lorsque ton futur employeur potentiel se retrouve à te questionner sur certains trucs qui te semblent "primaires".)J'ai pu entrevoir un peu leurs programmes, grâce à l'envoi de plans de cours, etc.Mais j'aimerai quand même avoir confirmation, si possible. :o)

Boulgakof 06/06/2006 12:16

@AJC: Je suis le premier à cracher sur le système des grandes écoles et leur coté aristocratique (je sait de quoi je parle, j'en suis issu), mais j'ai pu comparer le contenu de mes cours à ceux proposés par la fac d'AES, et je peut vous assurer qu'on nous prépare mieux dans les grandes écoles au travail qu'en AES et surtout en Eco... Peut être même que dans ce sens, ces dernières sont même trop professionalisantes, sacrifiant l'explication du sens de l'activité économique à l'employabilité immédiate. Donc d'un coté on a des bons petits soldats qui ne se poseront pas trop de questions sur ce qu'ils font, et de l'autre des t^tes pleines de théories qui n'auront pour eux d'utilité que s'ils très très rarement, à moins d'occuper de très hautes fonctions.