Le modèle exit-voice appliqué au parti socialiste

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Hirschman a développé en 1970 un modèle aussi simple que puissant, qualifié de modèle exit-voice, auquel il a apporté quelques compléments/précisions en 1986. Modèle à mon humble avis sous-utilisé en économie, sur lequel nous travaillons dans notre labo pour traiter des modalités de résolution des conflits d’usage et de voisinage observés sur le littoral picto-charentais (avec un article à paraître fin 2009 dans la revue Natures Sciences et Sociétés). L’objectif ici est de montrer en quoi il permet d’analyser les conflits observés au sein du Parti Socialiste…

1. Exit, voice et loyalty

Dans son modèle, Hirschman s’intéresse de manière générale aux modalités de résolution des dysfonctionnements observés dans une organisation : un consommateur insatisfait par la qualité du produit vendu par une entreprise, un citoyen mécontent de la politique de son gouvernement, un salarié insatisfait de ses conditions de travail, etc.

Il considère alors, en première analyse, que les acteurs peuvent apporter deux grands types de réponse aux dysfonctionnements constatés : soit ils adoptent un comportement de fuite (exit), soit ils prennent la parole (voice). Par exemple, les citoyens d’un État peuvent répondre à une répression politique par l’émigration (exit) ou par des manifestations (voice) ; les salariés d’une entreprise insatisfaits de leurs conditions de travail peuvent décider de quitter leur emploi (exit) ou d’exprimer leur mécontentement afin que la situation s’améliore (voice) ; des consommateurs déçus par la qualité d’un produit peuvent réagir en effectuant leurs achats ailleurs (exit), ou bien en se plaignant aux responsables de l’entreprise productrice (voice).

Dans certains cas, l’une des deux options, exit ou voice, est impossible et les deux solutions apparaissent alors complémentaires. Dans d’autres cas, exit et voice sont envisageables et apparaissent donc comme substituables. Hirschman (1986, p. 59) précise que le voice est souvent préférable, car l’exit est « un moyen puissant mais indirect et assez grossier de faire savoir à la direction que les choses ne vont pas » et il peut être à l’origine d’un processus cumulatif de détérioration (par exemple, un quartier difficile, où sont localisées de nombreuses personnes pauvres, verra partir prioritairement celles qui disposent des moyens financiers les plus importants, et ainsi s’accentuer le phénomène de ghettoïsation).

En s’interrogeant sur les moyens de freiner l’exit et de favoriser le voice, Hirschman (1986) est amené à distinguer deux types de voice, correspondant à deux étapes différentes de la prise de parole des acteurs. La première, le voice horizontal, renvoie à l’organisation des acteurs en collectifs, qu’ils soient formels ou informels, dans le but de préparer l’action collective. Ce n’est qu’une fois cette étape réalisée que les acteurs peuvent, de manière efficace, prendre la parole face à l’autorité régulatrice, ceci marquant l’entrée dans la seconde étape, qualifiée de voice vertical.

Pour comprendre davantage l’arbitrage réalisé par les acteurs entre exit et voice, Hirschman introduit une troisième notion, le loyalty, qu’il relie à la confiance que les acteurs peuvent porter à l’organisation à laquelle ils appartiennent - sentiment de patriotisme dans le domaine politique, attachement des consommateurs à une marque dans le domaine économique. Dans les cas où exit et voice sont possibles, les individus opteront alors pour le voice soit s’ils sont loyaux, soit s’ils considèrent qu’ils peuvent influencer l’évolution de leur organisation. Ces deux conditions sont en fait interdépendantes et s’autorenforcent : les personnes loyales cherchent à gagner de l’influence et les personnes influentes sont de plus en plus attachées à l’organisation, persuadées de pouvoir la faire évoluer. Au total, le loyalty aurait donc tendance à freiner le recours à l’exit et à favoriser davantage le recours au voice.

2. Application au parti socialiste

Les applications peuvent être nombreuses, je me concentre ici sur les comportements récents de certains des ténors du parti. Etant entendu que je suis loin d’en disposer d’une connaissance précise, mais bon, n’hésitez pas à amender en commentaire…

Première idée, ont-ils intérêt à faire de l’exit ou du voice?

En règle générale, on peut considérer que pour les cadres d’un parti, faire de l’exit est particulièrement coûteux : ils ont dû investir pendant de longues années pour monter progressivement dans la hiérarchie d’une organisation qui dispose d’une puissance de frappe non négligeable pour atteindre à plus ou moins long terme l’objectif poursuivi par ces individus : obtenir le pouvoir. En France, on a depuis de longues années grosso modo deux partis qui trustent l’essentiel des postes, le PS et l’UMP, quitter l’un de ces partis pour s’aventurer dans une organisation moins bien implantée (NPA, Modem, …) n’est donc pas le meilleur moyen de décrocher rapidement un poste. A moins de ne plus avoir guère d'espoir en interne (Mélenchon?).

Jusqu’à récemment en tout cas, car depuis quelques temps, cela n’a échappé à personne, notre Président de la République a déployé une stratégie pas inintéressante pour faciliter l’exit de certains ténors du parti socialiste, en leur proposant de redéployer l’investissement effectué au PS au sein de l’UMP (Eric Besson) ou du gouvernement (Kouchner)… Et ça marche plutôt bien… Avec sans doute des effets en retour : d’autres ténors, non encore partis du parti, (si j'ose dire) peuvent en effet agiter une menace devenue crédible (“si vous ne répondez pas à mes demandes, je cours au gouvernement!”) pour obtenir plus que ce qu’ils pouvaient espérer auparavant (Jack Lang?).

Deuxième élément d’application, pour décrypter les comportements de Valls, Peillon et de Montebourg. Chacun déploie en fait une stratégie de voice assez différenciée.

Arnaud de Montebourg, d’abord, a pris la parole pour… menacer de partir si son projet était bloqué par la direction (voir sa tribune dans la nouvel obs).

“Or, je le dis tout net, je n’irai pas plus loin. S’il devait échouer, ce combat serait pour moi le dernier, au sein d’un PS qui telle la vieille SFIO ne mériterait plus qu’on l’aide à survivre. Il y a dans ce parti trop de violence, trop de blocages, trop de poussières sous les tapis, trop de petits calculs pour que le militant que je suis, fidèle à ses idées et fier de ses engagements, ne tente pas son dernier combat.”

En gros, l’idée est que si on ne l’écoute pas, il fera de l’exit. Le problème avec ce type de stratégie est de savoir si la menace est crédible… S’il part, c’est pour aller où? Et quel dommage pour l’organisation?

Deuxième stratégie mise en oeuvre ce week-end, celle de Vincent Peillon (voir ici par exemple), qui dirige le courant “l’espoir à gauche”, qu’il considère comme le «premier courant dans le parti». Peillon fait clairement du voice, mais plutôt du voice horizontal : il ne s’agit pas de se confronter directement à la direction du parti, mais de faire émerger, au préalable, un collectif intermédiaire, susceptible de prendre la parole, plus tard, face à la direction du parti, et d’imposer ses vues.

Troisième stratégie, enfin, celle de Manuel Valls (voir ici par exemple) : Manuel Valls s’est exprimé à plusieurs reprises sur le parti socialiste, en contestant son nom, en dénonçant la victoire d’Aubry contre Ségolène Royal, en affirmant surtout, plus récemment :

« Martine Aubry nous dit que le Parti socialiste est en ordre de marche pour affronter de nouvelles défaites. Tel le chef d'orchestre sur le pont du Titanic, elle convie les socialistes à bien lire leur partition tout en leur cachant la vérité sur l'ampleur des voies d'eau constatées sur le navire. (…)

Ce n'est pas en réinventant l'eau tiède des valeurs de la gauche que celle-ci a la moindre chance de reconquérir le pouvoir. Martine Aubry se présente comme un adversaire résolu de Nicolas Sarkozy. Pourtant en la lisant, je crains que ce dernier ne se dise : avec une gauche comme celle-là, la droite a de beaux jours devant elle ! »

Bref, lui aussi fait du voice, mais du voice moins consensuel, selon une logique de confrontation, et en se positionnant directement vis-à-vis de la première secrétaire. Du voice vertical sans voice horizontal préalable, donc… Peut-être est-ce là un signe que l’on peut inverser la logique mis en évidence par Hirschman? Valls fait du voice vertical en essayant de structurer autour de lui un autre courant au sein du PS (voir ici), autrement dit pour provoquer du voice horizontal? Cheminement inverse à celui de Peillon, donc.

Ce à quoi Aubry répond :

Si les propos que tu exprimes reflètent profondément ta pensée, alors tu dois en tirer pleinement les conséquences et quitter le Parti socialiste.

Aubry demande à Valls de se taire ou de partir. D’arrêter le voice et de faire de l’exit. Ce qui n’est pas vraiment un signe de bonne santé pour une organisation, pas le signe, en tout cas, que cette organisation est prête à évoluer… En apparence, en tout cas, car les choses pourraient être moins simples. Avant cette formule, en effet, Martine Aubry avait pris soin de proposer à Manuel Valls de continuer à faire du voice, mais d’une autre manière, moins dans une logique de confrontation que de concertation :

Mon cher Manuel, s'il s'agit pour toi de tirer la sonnette d'alarme par rapport à un parti auquel tu tiens, alors tu dois cesser ces propos publics et apporter en notre sein tes idées et ton engagement.

Tout l’enjeu est de savoir si une telle prise de parole en interne est susceptible de faire évoluer l’organisation… Valls doit penser que non.

Quelle est la meilleure stratégie? Montebourg et Valls doivent avoir un ego plus important que Peillon, puisqu’ils espèrent rassembler sous leur seul nom un nombre suffisant de personnes. Entre Montebourg et Valls, la stratégie du premier me semble plus hasardeuse, la menace de départ étant somme toute peu crédible… A moins, finalement, que ces stratégies ne soient complémentaires et plus ou moins coordonnées, car, sauf erreur de ma part, ces trois espoirs du parti ont soutenu plus ou moins fortement la candidature de Ségolène Royal… Il s'agirait alors de faire craquer la direction, en attaquant de tous les côtés?

Source :

Hirschman A.O., 1970, Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Hirschman, A.O., 1986. Vers une économie politique élargie, Paris, Éditions de Minuit.

 

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H2 02/09/2009 01:31

Merci à M.Olivier Bouba-Olga pour son texte. je ne connaissais pas cette théorie de la communication : Exit - Voice - Loyalty - Un bon article. La conclusion apparait des plus crédibles effectivement. Et bien que cela soit le cadet de mes soucis ( Le PS), j'ai apprécié l'intelligence de l'analyse. Bien à vous.

H2 02/09/2009 01:21

@ Clairviel " Ne pas tenir compte de la soumission naturelle des peuples a subir la voix du dominant, c'est ne pas comprendre l'histoire. "Et la révolte ? Vous y pensez à la révolte ?Quand vous écrivez que le succès d' Europe Ecologie est du au mauvais film de M.Y. A. Bertrand " Home ", franchement vous me faites rire. Vous niez une seule chose. L ' Histoire humaine . Un petit récapitulatif vous éclairera sans doute : 1/ La prise de conscience écologique dans les années 1970 en lien avec les révoltes culturelles & politiques d'alors sonna le début d' une nouvelle conscience planétaire.2/ La structuration des mouvements de contestation dans des outils sociaux de formes associatives permit une vaste communication des problématiques soulevées et démocratisa l'accès à l' Ecologie Politique.3/ La structuration de ces mouvements associatifs dans des partis politiques, dont "les Verts" en France sont les plus représentatifs orchestra un nouvel âge de raison et donna une nouvelle audience vis à vis des populations et des citoyens. 4/ La prise de conscience de la crise écologique mondiale par tous les peuples et la plupart des  institutions internationales - au delà des partis dits " Ecologistes " -  conforta l'assise politique de ces mêmes partis et  fit du corpus de l' Ecologie politique une réalité incontournable.5/ La révolte citoyenne internationale de Seattle et l'apparition d'un mouvement de synthèse politique transnational donna naissance à  " l' Altermondialisme " et sonna le glas du " libéralisme- économique- sans -entrave " à travers le monde. La révolte des peuples contre les ravages du productivisme et l'aliénation du "Tout Marché"  fut un coup de tonnerre dans le ciel du Capitalisme triomphant depuis la chûte du mur de Berlin. 6/ Les comités de désobeïssance civiles apparus au début du XXI dans la droite ligne du mouvement Altermondialiste, dix ans avant la crise du Capitalisme Financier, permit aux Citoyens de se réapproprier leurs destins indviduels & les capacités de décisions collectives.7/ La traduction politique en France de l' Altermondialisme fut la constitution citoyenne de comités libres et non affiliés à des mouvements politiques. ceux -ci  menèrent à l'incroyable campagne électorale qui promut  la candidature à la Présidence de la République de M.José Bové. Les 500 signatures furent récoltées au prix de grands efforts. Quand on sait qu' à l' époque M.Dupont Aignan ne les avait pas obtenu, on mesure la force de ces comités populaires et la détermination de ses acteurs.  Cette campagne boycottée par les médias officiels permit cependant une vaste levée de militants prêts à lutter pour que soit entendu la parole Altermondialiste dans une élection nationale ronronnante aux enjeux classiques et bien souvent non en prise direct avec les nouvelles réalités contemporaines. 7 / Face aux nouveaux défis qui ont vu le jour, le mouvement Altermondialiste a fécondé au delà des convaincus. Les graines semées par plusieurs décennies de combat personnel et de combats collectifs ont permis la victoire tant attendue depuis bien longtemps.  Des alliances politiques spécifiques ont ainsi été nouées lors des Elections Européennes de 2009 qui vit la naissance du mouvement " Europe Ecologie et la récolte des fruits de bien des combats depuis plus de 40 années. Ce mouvement a ainsi obtenu 16 % des voix aux élections Européennes en France.S' il n'est pas dit que des dissenssions ne se fassent pas jour dans la mouvance Altermondialiste entre un certain Ecololibéralisme et une Ecologie Sociale - ( Martine Billard des " Verts" ayant rejoint depuis le Parti de Gauche dans le but d'influer pour faire de ce parti un puissant Parti Ecologique & Social ) - il est bien évidemment clair que ce n'est pas le pauvre film de M.Y. A. Bertrand qui,  par on ne sait quel puissance hallucinatoire, aurait permis de voir se propulser dans les urnes des foules d'imbéciles hypnotisés à voter " Europe Ecologie " . Non ce n'est pas sous l'empire dont ne quelle maligne suggestion que les gens sont allés voté " Europe Ecologie ". Oui, c'est bien le combat politique de plus d'un demi siècle d'hommes et de femmes qui a permit le résultats d " Europe Ecologie " que l'on connait.Car :" Ne pas tenir compte de la révolte naturelle des personnes & des peuples a ne pas subir la voix du dominant, c'est ne pas comprendre l'histoire. "Bien à vous.

Olivier Bouba-Olga 28/08/2009 12:19

@christian : pas vraiment d'accord. Hirschman souhaite étudier les solutions que l'on peut apporter à des défaillances surmontables. Il évoque les stratégies de voice et d'exit, mais, bien sûr, certains acteurs peuvent choisir de ne rien faire! Ne rien faire ne peut cependant pas être considéré comme une façon de rémédier aux problèmes... L'enjeu ensuite est donc de s'interroger sur les déterminants des comportements des acteurs, qui les poussent soit à agir (exit ou voice) soit à ne rien faire.

christian 27/08/2009 18:48

Bonjour cher collegue. Non le "principe" d'Hirschman, déja contesté par Kahneman (prix nobel d'économie) et par par JJ LAFFONT est à mes yeux ce qu'est le hamburger face à un navarrin d'agneau.  L'un soulage et fait grossir mais s'avale rapidement, le second exige de la subtilité;Le grand manque de la théorie d'hirshman est la soumission. Ni voice, ni exit, quelque chose entre fatalité collective, acceptation individuelle, compromis.Au PS comme autrefois pour IBM ( j'achete IBM parce que c'est IBM) il y a une culture de la soumission qui ne se traduit ni en exit ni en voice. La vox populi est silencieuse.  Et majoritaire. Et incomprehensible sur le moment.  On sait maintenant que le remarquable score des verts aux dernières élections tient en l'influence d'un film passé par toutes les chaines mondiales ... l'avant veille du scrutin!Donc toutes conclusions tirées d'un théorème faux sont fausses par nature et c'est pourquoi ce parti politique et sa direction ne savent réagir: comment répondre au son assourdissant du silence? On trouve cela sur les marchés financiers également et la soudaineté d'une information cruciale semble figer les attitudes des traders (pourtant prompts à réagir) lorsqu'il sont incapables de l'interpréter. On a vu cela avec l'incendie d'Eurotunnel (GET) il y a 2 ans, on voit cela dans le cours de Compagnie Marocaine actuellement, on le verra demain avec l'exposition d'AXA aux normes de Solvency II. Ne pas tenir compte de la soumission naturelle des peuples a subir la voix du dominant, c'est ne pas comprendre l'histoire. A part ça, excellent blog, que je lis parfois  et toujours avec plaisir. C. CLAIRVIEL

Olivier Bouba-Olga 26/08/2009 18:18

Le modèle d'Hirschman aide à penser de manière simple l'ensemble des stratégies mobilisables par les acteurs, à en repérer des variations peu visibles autrement. De manière générale, il considère que son modèle permet de concilier les apports de l'économie (qui analyse de manière privilégiée l'exit) et des sciences politiques (analyse du voice).Depuis son ouvrage, certains considèrent que l'économie a intégré les limites identifiées par Hirschman. C'est en gros le discours de Williamson. Personnellement, je ne suis pas sûr, et pour l'avoir appliqué sur des cas plus complexes que le petit sujet traité ici, je vous assure qu'il a un "pouvoir heuristique" important.