La stratégie du poisson rouge

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Dans les nouvelles géographies du capitalisme, j'explique que pour favoriser l'adaptation des économies à l'approfondissement de la mondialisation, deux grandes stratégies dominent. J'ai qualifiée la première de stratégie du poisson rouge, la deuxième de stratégie du pingouin.

Je me concentre ici sur la première, que je décris ainsi :

Première stratégie possible : la stratégie libérale. Elle consiste à supposer que l?essentiel du problème [de l'adaptation de l'économie française] tient à la trop grande intervention des Etats et à la flexibilité insuffisante observée sur les marchés : pourquoi existe-t-il du chômage en France ? Car le marché du travail n'est pas assez flexible (...). Pourquoi la France n'est-elle pas attractive [idée reçue] ? Car les charges sociales et fiscales qui pèsent sur les entreprises où sur les « talents » que l'on veut attirer sont trop lourdes. Pourquoi les entreprises françaises ne sont-elles pas suffisamment efficaces (autre idée reçue). Car (...) les créateurs d'entreprises sont victimes de la lourdeur administrative (...). On pourrait multiplier les exemples : à chaque fois, on considère que, au niveau de chacune des institutions nécessaires au bon fonctionnement du capitalisme, on est trop éloigné de l'idéal du modèle libéral, et l'on propose donc logiquement de s'en rapprocher, par la mise en place de nouvelles règles mieux adaptées.
Stratégie libérale que nous qualifierions volontiers de stratégie du poisson rouge : Comme dans la publicité Ikéa, où le poisson redécouvre émerveillé, à chaque tour de bocal, l'étagère fraîchement installée, certains économistes redécouvrent béatement les vertus supposés du libéralisme, en oubliant un peu trop rapidement les dégâts économiques et sociaux qu'engendre nécessairement le modèle qu'ils défendent. (p. 200-201)

 Dans le genre, la Banque Mondiale vient de faire très fort : elle publie pour la quatrième fois un rapport intitulé Doing Business (la pratique des affaires). Ce rapport « identifie les pays qui ont le mieux réussi à réformer la réglementation des affaires, et décrit les pratiques les meilleures en matière de lancement et de conduite des réformes.  Le rapport propose des indicateurs quantitatifs mesurant les différents aspects de la réglementation des affaires, ce qui permet de comparer les réglementations et leur mise en application dans 175 économies, allant de l'Afghanistan au Zimbabwe, mais aussi dans le temps. »

Alors bien sûr, la Banque Mondiale commence par des exemples imparables :

Par exemple, le Rwanda a tout récemment éliminé une loi qui datait de l'époque coloniale et qui n'autorisait qu'un seul notaire pour l'ensemble du pays.  Aujourd'hui, grâce à la réforme, près de 36 notaires ont ouvert leur cabinet dans le pays, avec pour résultat de réduire considérablement le temps nécessaire pour démarrer une entreprise.

 Au Yémen, le gouvernement a éliminé un impôt sur la production de 10% que les entreprises devaient payer chaque fois qu'elles vendaient leurs produits à d'autres entreprises.  Au niveau du consommateur, le montant total de ces impôts, en fait une imposition sur le chiffre d'affaires déguisée, était de loin plus élevé que la marge bénéficiaire de l?entreprise sur ces produits.  En remplaçant l'impôt sur la production par un impôt de 5% sur les ventes aux consommateurs, le Yémen a pu diminuer le taux d'imposition total de 79% à 48%, ce qui a grandement aidé tant le monde des affaires que les consommateurs.


Ok, rien à redire, on comprend bien que travailler à la suppression de ce genre d'abérations et, plus généralement, à la simplification de certaines règles et procédures ne peut que reccueillir l'aval de tous.

Là où les choses sont moins évidentes, c'est lorsque l'on regarde les indicateurs retenus. Premier exemple, s'agissant de l'embauche des salariés : "Doing Business measures the regulation of employment, specifically as it affects the hiring and firing of workers and the rigidity of working hours. (...) ". Pour cela, ils construisent notamment un indicateur de rigidité de l'emploi.
Comment?
Explications :
The rigidity of employment index is the average of three subindices: a difficulty of hiring index, a rigidity of hours index and a difficulty of firing index. All the subindices have several components. And all take values between 0 and 100, with higher values indicating more rigid regulation.The difficulty of hiring index measures (i) whether term contracts can be used only for temporary tasks; (ii) the maximum cumulative duration of term contracts; and (iii) the ratio of the minimum wage for a trainee or first-time employee to the average value added per worker. A country is assigned a score of 1 if term contracts can be used only for temporary tasks and a score of 0 if they can be used for any task. A score of 1 is assigned if the maximum cumulative duration of term contracts is less than 3 years; 0.5 if it is between 3 and 5 years; and 0 if term contracts can last 5 years or more. Finally, a score of 1 is assigned if the ratio of the minimum wage to the average value added per worker is higher than 0.75; 0.67 for a ratio greater than 0.50 and less than or equal to 0.75; 0.33 for a ratio greater than 0.25 and less than or equal to 0.50; and 0 for a ratio less than or equal to 0.25.

En clair : si les entreprises peuvent embaucher en CDD pour n'importe quelle tâche, c'est bien, sinon, c'est mal. Si les CDD durent plus de 5 ans, c'est bien, sinon c'est mal. Si l'écart entre salaire minimum et productivité moyenne du travail est grand, c'est bien, sinon c'est mal... Inutile de vous dire qu'à ce petit jeu, la France est mal classée : 56 sur 175.

En oubliant que flexiblité des entreprises et flexibilité du travail ne riment pas nécessairement. Dans le cadre du modèle du toyotisme, par exemple, on assure aux salariés un contrat de long terme, on investit considérablement en formation, ce qui renforce la productivité et la polyvalence des salariés, et ce qui garantit une très bonne flexibilité à l'entreprise
(cf. cet autre post pour des développements). Avec des performances pas vraiment mauvaises paraît-il.
Je ne dis pas, bien sûr, qu'il faut mettre en place pour tous et partout des contrats à vie. Je dis que la flexibilité et la compétitivité des entreprises peut être atteinte par différents moyens, présupposer une one best way est pour le moins contestable lorsque l'on voit la diversité des solutions mises en oeuvre par des pays capitalistes de niveau de développement comparable.

Autre exemple, sur le thème des impôts qui pèsent sur les entreprises :
Doing Business records the tax that a medium-size company must pay or withhold in a given year, as well as measures of the administrative burden in paying taxes. Taxes are measured at all levels of government and include the profit or corporate income tax, social security contributions and labor taxes paid by the employer, property taxes, property transfer taxes, the dividend tax, the capital gains tax, the financial transactions tax, waste collection taxes and vehicle and road taxes.

Et bien sûr, vous l'aurez deviné, si les impôts sont élevés, c'est mal, s'ils sont faibles, c'est bien. En oubliant que les impôts, il paraît que ca alimente le budget des gouvernements et qu'ils donnent lieu, ensuite, à des dépenses publiques, dépenses qui, paraît-il (c'est peut-être une rumeur), permettent de renforcer la compétitivité des entreprises (dépenses d'éducation, de formation, de recherche, d'infrastructure, etc...).

Oui, mais ca, le rapport n'en parle pas. D'ailleurs, ils le reconnaissent :
Un classement élevé sur la facilité de conduire les affaires signifie qu'un gouvernement a su créer un environnement réglementaire favorable à la conduite d'une entreprise.  Cependant, ces classements à eux seuls ne permettent pas de comprendre l'ensemble de la situation.  Ils ne prennent pas en compte d'autres facteurs, tels que la qualité des services d'infrastructure, la proximité de marchés importants ou l'ordre public.

Là encore, je ne dit pas qu'il faut augmenter les impôts qui pèsent sur les entreprises, mais affirmer a priori qu'un taux d'impôt élevé est une mauvaise chose est absurde, tout dépend de  ce que l'on fait de l'impôt collecté.
Bon, je n'insiste pas plus, tout est dans la même veine...

Deux remarques complémentaires :
Le Monde reprend les conclusions du rapport dans un article daté du 7 septembre 2006, en titrant "La France améliore son attractivité mais reste encore très mal placée". Titre particulièrement stupide, puisque le rapport de la Banque Mondiale ne parle absolument pas d'attractivité des entreprises... La journaliste s'est mélangée les pinceaux, entre les conclusions du rapport, d'une part, et la critique faite par le gouvernement français, d'autre part :   Pascal Clément, Ministre de la justice, a en effet critiqué le rapport Doing Business en ces termes :
Considérer uniquement dix critères pour évaluer l'environnement des affaires, c'est insuffisant. Faire l'impasse sur le régime politique d'un pays, sa taille, la stabilité économique et ses infrastructures est une erreur profonde. Est-il réellement sérieux de mettre sur le même plan en termes économiques les îles Fidji et la Chine, le Kiribati et la France ? Les faits contredisent l'analyse de la Banque mondiale. La Chine est un grand pays, où le monde entier va, aujourd'hui, investir. A écouter Doing business, il ne faudrait pas y investir. De même, la France est le quatrième pays vers lequel se dirigent les investissements internationaux."

Assez d'accord avec cette critique ... mais avouez que c'est assez cocasse qu'un membre du gouvernement français, dont on ne peut pas dire qu'il vante l'attractivité française (tout fout le camp mon bon monsieur, les jeunes s'enfuient à Londres ou à New-York, les entreprises partent en Chine, etc...), et qui reprend à l'envie le thème de la lourdeur administrative, du manque de flexiblité du marché du travail (CNE, CPE, ...), des freins mis aux entreprises, etc... en vienne à changer de discours lorsqu'il se sent attaqué par une organisation internationale...

Deuxième remarque : l'étude de la Banque Mondiale n'est pas une simple petite étude vouée à disparaître au fond de je ne sais quel tiroir. Comme le rappelle Le Monde :
En dépit des critiques dont il fait l'objet, le rapport de l'IFC est devenu une référence pour de nombreux petits pays, qui l'érigent en objectif économique. En effet, le rapport a des conséquences concrètes. Pour l'obtention de prêts à taux zéro de l'International Development Association (IDA), le bras financier de la Banque mondiale, les pays les plus pauvres doivent prouver qu'ils ont fait des efforts significatifs dans le domaine de la facilitation des affaires.

Bref, encore un bel exemple de Benchmarking stupide dont les organisations internationales et les gouvernements sont de plus en plus friands.

Publié dans Politique

Commenter cet article

Laurent 13/05/2008 21:54

Il faut toujours tout prévoir lorsqu'on effectue un démarrage entreprise

Libéroïdal 19/09/2006 13:18

On notera en complément du message précédent que, prenant acte de la légitimité innattendue donnée à la BM par la (légitime, mais que j'apprécierais de voir un peu plus pacifique et festive) contestation alter-mondialiste (et anti-mondialiste), le très néoconservateur Wolfowitz, théoricien de l'interventionnisme au nom du pouvoi détenu indépendamment de sa légitimité, décline logiquement ses thèses :http://lefigaro.fr/eco/20060919.FIG000000202_le_president_de_la_banque_mondiale_impose_sa_charte_anticorruption.htmlQuand on connait le positionnement de la France et de ses alliés exta-européens traditionnels dans les classements mondiaux relatifs au taux de corruption, on rigole bien.En conclusion, à force de dire que la BM a un pouvoir d'influence du à l'argent qu'elle donne, vous finirez par rendre l'affirmation réelle :-), ce qui rendra la composition des cénacles d'experts économistes de la BM plus sensible

Libéroïdal 12/09/2006 20:31

Vulgos, je comprends tout à fait votre point de vue.Vous savez pourtant que ces officines de la pensée globale que sont l'OCDE, la BM et le FMI ne ménagent pas leurs efforts pour recruter des wagons et des wagons d'économistes. Pourquoi ? Parce que ces officines n'ont aucune légitimité en tant que telles, et notamment, rien de la légitimité des états auxquels, souvent, elles s'opposent (notamment les gouvernements peu démocratiques du tiers-monde).Retenons bien ce point : la BM n'a aucune légitimité. Alors, pour tenir un discours qui puisse atteindre quelque crédibilité à la table des états, il faut s'appuyer sur la seule source de légitimité transnationale à notre époque (religion, idéalisme et morale étant hors-jeu) : la science économique.La BM se sert donc de l'état de l'art économique tel qu'il est pour mener à bien ici et aujourd'hui sa mission telle qu'elle est, en manoeuvrant la théorie économique disponible pour servir les fins pour lesquelles elle existe, à savoir, convaincre les riches d'investir chez les pauvres sans pour autant exiger, comme le font si souvent les états au premier rang desquels la France, des pactes stratégiques sur l'approvisionnemnt en matières premières, dignes méthodes héritées de l'ère coloniale.Ce n'est donc pas le discours de la BM qui fait la crédibilité d'une thèse économique, mais l'inverse. La BM n'est pas une officine d'économie : c'est l'employeur de scientifiques payés à l'aider à bâtir des argumentaires partiaux.. La BM ne demanderait pas mieux que de disposer de thèses économiques consensuelles à manoeuvrer, par exemple, pour trouver d'autres bailleurs de fond que les aventuriers.

vulgos 12/09/2006 19:02

@libéroïdal: "La BM ne peut pas complexifier ses analyses au delà du point de consensus entre économistes scientifiques à niveau mondial"
C'est précisément cela que je critiquais et qui me semble dangereux. Comment des théories tirées et applicables à une certaine situation économique (en gros, une société libérale et démocratique) pourraient-elles être valable dans des sociétés à l'économie et aux problèmes tout à fait différents?
En économie, on oublie facilement l'environnement auquel la règle s'applique ou dans lequel une décision s'est révélée efficace. Faut pas s'étonner si les recettes économiques qui marchent aux USA provoquent des catastrophes en Ouganda. C'est comme si les physiciens appliquaient la mécanique newtonienne au niveau des quantas. J'attends de la BM qu'elle prenne plus en compte les problèmes locaux et invente des solutions ad-hoc plutôt que d'appliquer comme des robots une formule standard tirée de l'étude de l'économie US.

libéroïdal 12/09/2006 17:43

Il serait intéressant de regarder effectivement, en détail, quelles mesures sont exactement proposées par la BM et quelles mesures sont prises par ceux auxquels la BM s\\\'adresse. Il y a souvent décalage.Par ailleurs, accepter de l\\\'argent de la BM, c\\\'est toujours d\\\'une certaine manière subir une colonisation, colonisation d\\\'autant plus intéressée que lancée par des intérêts particuliers.Soyons clairs : lorsqu\\\'un état choisit de se débrouiller sans la BM, il a *toujours* raison. Reste que tous n\\\'y parviennent pas. Certains choisissent d\\\'aller avec la BM alors que rien ne le leur impose : on peut honnêtement se demander pourquoi : au final, les populations trouvent toujours leur raison quand ceux charger de la trouver avant eux l\\\'ignorent.N\\\'oubliez cependant jamais ceci : si les gouvernements du nord étaient réellement généreux et sincèrement désintéressés, la BM n\\\'existerait même pas : mais qui veut tuer son chien l\\\'accuse de la rage... La BM ne peut pas complexifier ses analyses au delà du point de consensus entre économistes scientifiques à niveau mondial, car elle doit tenir un discours qui sera toujours contesté sur le fond au nom d\\\'intérêts particuliers : c\\\'est donc l\\\'incapacité de certaines théories économiques à établir leur existence en tant que consensus scientifique qui fait la relative pauvreté de la théorie maniuplée par les économistes de la BM.