Chômage des personnes peu qualifiées : problème de coût ou problème de compétence?

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Le chômage, en France, touche prioritairement les personnes les moins qualifiées. Pour tenter de le réduire, Bernard Salanié propose les allègements de charge (voir aussi ce qu'en disent Etienne Lehman et Bernard Bruhnes sur Telos-EU).  J'ai  expliqué, dans un billet précédent, que les résultats des études empiriques n'étaient pas toujours convergents quant à l'ampleur des effets, et, surtout, que certaines études montraient l'importance des effets de substitution entre main d'oeuvre qualifiée et main d'oeuvre peu qualifiée : les allègements de charge, s'ils permettent de réduire le chômage des peu qualifiés, ne permettraient pas de réduire le chômage de masse.

Il y a un autre problème avec ce type de politique, un problème insuffisamment souligné. Dans certains cas, le problème des personnes les moins qualifiées n'est pas un problème de coût, mais un problème cognitif : ces personnes ne disposent pas du socle minimal de compétences leur permettant d'être embauchées.

Premier élément de preuve, dans le numéro de l'Usine Nouvelle n°3024 consacré à l'Automobile. On y apprend d'abord que les constructeurs français recrutent de plus en plus de personnes qualifiées, de moins en moins de personnes peu qualifiées : la part des ouvriers de Renault est passée de 43,2% en 1999 à 36,8% en 2005. Pendant ce temps, la part des ingénieurs et cadres est passée de 15,5% à 24,7%. Chez PSA, la part des ouvriers est passée de 61,2% à 56,7% ; la part des ingénieurs et cadres de 11,3% à 16,4%.

Effet classique de substitution capital humain / travail peu qualifié, qui ne disqualifie pas l'analyse de Salanié et consorts. En revanche, lorsqu'on interroge certains responsables du recrutement sur ce qui est demandé aux ouvriers spécialisés, ils expliquent (Usine Nouvelle, p. 75):
« les opérateurs qui travaillent sur des machines numériques doivent connaître un peu d’anglais. Ce ne sont plus les OS d’avant. » (Philippe Miguet, directeur-adjoint de Vedior-Bis, chargé de la branche  Grands sites industriels)
« Ils ont besoin de lire des plans, de faire des réglages sur machine, ce n’était pas le cas il y a dix ou quinze ans » (Olivier Rambour, responsable du marché automobile chez ManPower)
« nous recrutons des gens avec des connaissances métiers solides, un niveau CAP, BEP, à l’aise avec les mathématiques et le français. Nous demandons davantage de qualifications qu’il y a quinze ans » (Jean-Michel Kérébel, directeur central des Ressources Humaines de Renault)

Dès lors, on peut s'interroger : quid des personnes ne disposant pas de ce minimum de compétences? Interrogation d'autant plus grande lorsqu'on découvre les résultats d'une étude passionnante menée en Allemagne par Alexandra Spitz...

Premier temps de l'étude, l'évolution de la part dans l'emploi des personnes fortement, moyennement et faiblement qualifiées de 1979 à 1999 :
Sans surprise, on retrouve le poids croissant des personnes les plus qualifiées, le poids décroissant des personnes les moins qualifiées.

Deuxième temps, la décomposition des tâches confiées aux salariés en cinq catégories :
* deux catégories "activités routinières" : activités manuelles et activités cognitives routinières
* trois catégories "activités non routinières" : manuelles, d'analyse, d'interaction
L'analyse du poids de chacune dans l'ensemble donne les résultats suivants :
Les activités routinières décroissent fortement, les activités non routinières augmentent sensiblement, notamment les activités d'interaction.

Troisième temps, et c'est là que les résultats sont les plus intéressants, l'évolution des tâches confiées aux salariés par niveau de qualification :
En 1979, les tâches routinières des personnes les plus qualifiées représentaient environ 60%de leur activité. En 1999 : entre 10 et 15%... Mais, surtout, cette évolution observée pour les personnes les plus qualifiées s'observe (certes avec une moindre ampleur) pour tous les niveaux de qualification : les activités non routinières, qui "pesaient" 25% dans l'activité des personnes peu qualifiées, pèsent en 1998 plus de 40%...

Conclusion d'Alexandra Spitz : "As the skill level of employees with low levels of education no longer meets the minimum occupational skill requirements, they become increasingly marginalized." En forçant le trait, disons que même si on les donnait à ces entreprises, elles n'en voudraient pas... Quelle solution, alors? Sans conteste la formation, sachant que dans ce domaine, les chantiers sont nombreux (voir par exemple ce que disent Cahuc et Zilberberg de la formation professionnelle continue)...

Remarque complémentaire : un des résultats de l'étude de Spitz mérite d'être souligné. Il concerne le poids croissant des activités d'interaction, qui représentent en 1998 près de 34% de l'ensemble des tâches, et quelque chose comme 50% des tâches des personnes les plus qualifiées. L'économie devient une économie d'interaction, et si les interactions à distance sont parfois possibles, elles supposent la plupart du temps une certaine proximité entre acteurs. Ceci permet de comprendre pourquoi la proximité physique compte encore aujourd'hui, en dépit du développement des technologies de l'information et de la communication.

Publié dans Emploi

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Olivier Bouba-Olga 03/10/2006 06:10

@ aux marques du plaisir : une partie de l\\\'explication des graphiques du billet résulte en effet des stratégies d\\\'externalisation des firmes, mais attention : comme toutes les activités sont recensées, cet effet ne joue que pour les activités externalisées et délocalisées. Ceci a plusieurs avantages pour l\\\'entreprise : report de la gestion de l\\\'incertitude sur le sous-traitant, transformation de coûts fixes en coûts variables, recours à des compétences spécifiques que l\\\'on ne peut développer en interne, ... Le sous-traitant, s\\\'il travaille pour plusieurs donneurs d\\\'ordres, agrègent les demandent, produit en plus grand nombre, réalise ce que l\\\'on appelle des économies d\\\'échelle, et fait donc baisser son coût unitaire de fabrication. Mais l\\\'externalisation n\\\'explique pas tout : une partie de l\\\'évolution tient aux évolutions technologiques, qui font monter en gamme les besoins d\\\'activités.@ svag : * votre première remarque tient si on regarde les niveaux de diplômes en entreprise. On verrait la montée des niveaux de plômes, ce qui, effectivement, peut s\\\'expliquer en partie par un effet "déclassement". Là, l\\\'étude est différente : on s\\\'appuie sur une typologie des tâches demandées et on voit l\\\'évolution du poids de chaque composante. Ce qui permet de mesurer jusqu\\\'à un certain point le besoin en compétences. Pour le dire autrement, si les effets déclassements existent, il ne faut pas surestimer leur importance. * sur votre deuxième remarque : l\\\'évolution observée s\\\'accompagne d\\\'une externalisation vers des entreprises du tertiaire industriel, effectivement. Ceci dit, les tâches interactives ne se limitent pas à des postes de commerciaux. De plus en plus, pour innover, les entreprises interagissent avec leurs clients/fournisseurs : dans l\\\'automobile, par exemple, les équipementiers interviennent très en amont, travaillent avec les clients dans les bureaux d\\\'études pour la définition/conception des biens, etc... @ liberoidal : ce que vous dites du pourquoi de l\\\'externalisation me semble marginal, pas premier en tout cas (cf les raisons évoquées dans ma réponse aux marques du plaisir).

svag 02/10/2006 10:05

Merci pour cette synthèse d'une étude très intéressante. Mais je pense qu'il est possible d'interpréter les résultats de cette étude de façon différente.

Pour l'augmentation du niveau de qualification (substitution des très qualifiés aux peu qualifiés), cela peut provenir en (grande) partie de la massification récente de l'enseignement secondaire et supérieur et non pas de l'augmentation du niveau moyen d'exigence en termes de compétence dans l'économie. D'ailleurs, le phénomène de déclassement (dont je ne connais aucune évaluation chiffrée) renvoie à cette problématique.

Pour la décomposition des tâches en cinq grandes catégories, il faut remarquer (comme vous le faites) que ce sont les tâches interactives qui progressent le plus au détriment des tâches routinières. Or, lorsque l'on regarde dans le détail, ces dernières correspondent à des tâches industrielles tandis que les tâches "interactives" sont des tâches typiques du secteur des services de proximité (vente par exemple), qui ne nécessitent pas forcément des compétences très grandes en comparaison des premières (même si ce sont des compétences différentes). Cette évolution des tâches exercées par les salariés serait donc sutout l'expression de la tertiarisation de l'économie, pas forcément seulement l'expression d'une exigence plus forte de l'économie en termes de compétences.

Lutin 01/10/2006 12:14

Plus de -10% la baisse chomage en France depuis l'année deniere

Liberoïdal 01/10/2006 10:50

 Qu'un indépendant ou un ouvrier se prenant pour un entrepreneur travaille plus et pour moins cher que le même ouvrier salarié dans une grande entreprise me semble être une évidence. Après tout, quoi qu'on en dise, rares sont ceux qui louent leur force de travail uniquement pour l'argent : l'image d'une profession, d'une position sociale compte énormément. L'image d'un métier, d'une position sociale est donc déterminante dans le coût de main d'oeuvre que représente le fait de recourir à ce travail qualifié-là. La fierté, bien ou mal placée du travailleur, est une monnaie en laquelle on peut rémunérer les hommes aussi sûrement que l'état paie la loyauté de ses servants en quolifichets. Il s'agit donc de convaincre les personnes peu qualifiées que "travailler comme sous-traitant, c'est cool."C'est pour cette raison que la bonne image de l'entrepreneur et du système des petites entreprises est si importante pour préserver la compétitivité "française". Au prix, il est vrai, pour les travailleurs peu qualifiés, d'une rémunération en partie illusoire, c'est à dire, faite de respectabilité, de leurs efforts. C'est aussi pour cette raison qu'il est stérile pour le capitaliste de nier l'existence de la classe ouvrière, bien au contraire : le postulat de son existence associée à l'horrible réputation dont elle jouit pousse indirectement les travailleurs peu qualifiés à ne pas s'attacher aux positions acquises au sein des grandes entreprises, au plus grand bénéfice d'une externalisation indolore et rentable.

les marques du plaisir 01/10/2006 10:31

as t'on mesuré le role joué par l'externalisation d'une part de l'emploi le moins qualifié et l'accroissement de la productivité pour ces emplois ? On a un peu l'impression, quand on parle "grande entreprise" que tout l'emploi faiblement ( ou pas du tout ) qualifié a été externalisé , et que c'est peut être le secteur de l'emploi ou les gains de productivité ont été les plus importants sans aucun investissement .j'aimerai l'avis du professionnel sur des perceptions de militant ...