L'industrie française a perdu pied...

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Pierre Bilger recommande très vivement sur son blog la lecture de l'article d'Eric Le Boucher  intitulé "L'industrie française a perdu pied". Pierre Bilger explique "De temps à autre, un article ou un livre, tant ils sont exacts et pertinents, n'appellent aucun commentaire, mais simplement un conseil: les lire".

Personnellement, j'aurais envie de dire "De temps à autre, un article ou un livre, tant ils sont exacts  inexacts et pertinents affligeants, n'appellent aucun commentaire, mais simplement un conseil: les lire puis vite les oublier pour lire des choses plus intéressantes"...

Explications.

En gros, l'argumentation d'Eric Le Boucher est la suivante :
1er temps, le diagnostic : la France est en train de se désindustrialiser ("La France est en train de perdre pied en matière industrielle, régulièrement, insidieusement, sans que personne ne s'en alarme en haut lieu.")

2ème temps, les explications, en trois coups de cuillère à pot :
i) la faible compétitivité de la France, en raison
"d'une bureaucratie paralysante" et, "il n'est plus possible de l'occulter, [des] 35 heures".
ii) l'incapacité de l'Europe à entrer dans l'économie de la connaissance. Rendez-vous compte,
"Les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Russie) comptent près du double d'étudiants que l'Europe !"
iii) la déconfiture dans des secteurs importants comme l'automobile ("l
a sous-traitance des pièces se délocalise, il en sera de même des usines de montage"), l'aéronautique et les biotechnologies (ELR parle plutôt de "biotechnos", ce qui, vous en conviendrez, fait beaucoup plus branché et démontre à l'évidence qu'il sait de quoi il parle).

Sur le diagnostic, d'abord, rappelons que l'analyse de l'évolution de l'industrie doit se faire avec des pincettes :
i) l'emploi industriel recule fortement depuis les années soixante-dix, en raison principalement du phénomène d'externalisation, qui fait passer nombre d'activités préalablement comptabilisées dans l'industrie dans le secteur des services (j'en avais parlé ici)
ii) la production en valeur recule, mais ceci résulte pour une part importante des gains de productivité importants du secteur, plus que d'une désindustrialisation,
iii) pour preuve, la part de l'industrie dans la valeur ajoutée en volume, plutôt stable (légère baisse) depuis les années 1970 (24,2% en 1978, 22,3% en 2002 alors que la part dans le PIB en valeur a chuté de 26,3% à 17,8%).

Sur les explications, ensuite.
i) Faisons l'hypothèse (fausse) d'une désindustrialisation de la France. Sur ce, évaluons le pouvoir explicatif d'une responsabilité de la "bureaucratie paralysante" et des 35 heures. Problème : les calendriers s'accordent mal! Il me semble que les 35 heures n'ont pas été introduites dans les années 1970 ; la bureaucratie française date de beaucoup plus longtemps... Mieux aurait valu dénoncer mai 68,
ce serait plus en phase (je ne désespère pas qu'Eric Le Boucher s'y essaye. Il conviendrait aussi qu'il explique assez vite la responsabilité des 35 heures dans le réchauffement climatique, qu'on arrête de dénoncer de faux coupables).
ii) sur le deuxième argument, la formule
"Les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Russie) comptent près du double d'étudiants que l'Europe !" est savoureuse.  Il serait bon de prendre en compte le fait que ces pays sont de taille paraît-il légèrement supérieure à celle de l'Europe, si bien que comparer le nombre d'étudiants est  tout sauf pertinent.  Qu'ensuite  on s'interroge sur la capacité de l'Europe à  entrer dans l'économie de la connaissance,  pourquoi pas, mais il conviendrait de ne pas trop généraliser : la situation est très hétérogène selon les pays d'une part, selon les secteurs, d'autre part (certains secteurs français sont entrés dans une telle économie, et plutôt bien, depuis longtemps),
iii) sur l'automobile, l'hypothèse du tout est délocalisable et tout va se délocaliser est bêtement fausse dès que l'on creuse un peu (je ne m'étends pas, cf. les références infra, notamment l'ouvrage Colletis/Lung). Quant à sa proposition "Seule une montée en gamme de Renault et PSA permettrait d'en reculer l'échéance
"... Mazette! Comment ne pas y avoir pensé plus tôt! Je lui propose de se lancer immédiatement dans le conseil en entreprise  avec de telles formules, il va y faire fortune...

Bref, s'agissant des chroniques d'Eric Le Boucher, je suis plutôt en phase avec les propos d'Econoclaste  au sujet de certaines de ses chroniques : "Le problème vient de cette façon de présenter tous les problèmes à l'aide de grands concepts globalisants qui favorise les idées fausses et les grands débats idéologiques et stériles."
Eric Le Boucher se désole en fin d'article des politiques qui n'ont pas pris conscience de l'effort à fournir. J'aurais plutôt tendance à me désoler de la tendance de nombre de politiques et de journalistes à apporter de mauvaises solutions à de faux problèmes...

Bref, si vous souhaitez vous faire une meilleure idée de la situation de l'industrie française, des problèmes qu'elle rencontre, des défis qu'elle doit relever, je vous recommande plutôt de regarder l'analyse approfondie de Gille Le Blanc, en complétant par l'ouvrage coordonné par Colletis et Lung, qui propose une analyse secteur par secteur des mutations industrielles.

Publié dans Entreprise

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sebbb 24/02/2007 12:46

Pensez vous M. Bouba Olga (ou autres) qu'un "economiste" comme Le Boucher puisse vraiment penser ce qu'il dit? Est il possible que le seul but d'une part des economistes francais soit de faire de la "propagande"? (Je pense un peu aux theses de Bourdieu qui dit que le discours economique ultra liberal est en fait une production des dominants au service des dominants). Pensez vous qu'une telle these soit recevable, ou est-ce une these a votre avis un peu trop farfelue? 
En tout cas bravo pour votre blog, continuez!

Camille 24/11/2006 14:29

Une information qui ne manque pas d'intérêt.
http://travail-chomage.site.voila.fr/emploi/duree_travail.htm
Pour une durée légale du travail de 35 heures par semaine en France, la durée effective moyenne est de 39 heures pour les emplois à temps plein et de 36,3 heures pour l'ensemble des emplois (temps plein + temps partiel). Par comparaison, ces durées sont inférieures en Grande-Bretagne : 37,2 heures pour les emplois à temps complet et 31,7 heures pour l'ensemble des emplois. Elles sont aussi inférieures aux Etats-Unis et dans plusieurs pays en Europe.
La durée hebdomadaire moyenne du travail pour l'ensemble des personnes ayant un emploi (salarié ou non, temps plein / temps partiel) est de :- 36,3 h en France- 36,2 h en Italie (12,7% de temps partiel)- 35,1 h au Danemark (21,6% de temps partiel - durée officielle du temps de travail : 37H)- 33,6 h en Allemagne - 33,2 h en Espagne (35,5 h pour le temps plein - 16,4 h pour le temps partiel avec un taux de 12,4%)- 31,7 h en Grande-Bretagne (37,2 h pour le temps plein - 15,7 h pour le temps partiel avec un taux de 25,5%)- 30,1 h en Suède (36,1 h pour ceux "au travail" - taux de temps partiel à 20,3%)- 29,2 h aux Pays-Bas (36,9 h pour le temps plein - 18,9 h pour le temps partiel avec un taux de 44% - durée officielle du temps de travail : 38H)- 33,8 h aux Etats-Unis
La durée des congés payés est à peu près identique dans tous ces pays, sauf aux USA (deux semaines de moins).
 

Libéroïdal 22/11/2006 08:02

La question qu'à mon avis Le Boucher isole mal est la dépendance des "managers" et du "capital" français à la main d'oeuvre qualifiée française. Ce n'est pas une simple question de langue, mais aussi, de proximité culturelle.La relativement faible productivité de la main d'oeuvre jeune et qualifiée française (quand elle résiste aux sirènes de l'expatriation/aculturation) associé au périmètre géographico-financier désormais minuscule de la culture française pousse les entrepreneurs français à l'aculturation. Une fois ce pas franchi, leur attachement au modèle français (territoire et idéal social inclus) devient ténu. Le capital, lui aussi, a ses peurs de l'étranger. Or, désormais, dans l'économie mondiale, la culture française est plus étrangère aux yeux d'un investisseur aribitraire que la culture chinoise ou indienne.LA France n'est pas le premier pays à être confronté à de telles difficultés, qu'il n'y a nulle urgence à résoudre. Elle pourrait cependant avec profit s'inspirer des stratégies suivies par les états developpés plus petits ayant subi avant elle cette conjonction.

vulgos 21/11/2006 15:08

Le Boucher fait de la propagande. Je vois pas d'autre mot.

Professeur Couillon 21/11/2006 02:24

Que la Chine, qui abrite environ un quart de la population mondiale, compte deux fois plus d'étudiants que la France, ou même que l'Europe entière, ne me semble en effet pas un critère pertinent : si cela doit démontrer quelque chose, ce serait plutôt un déficit chinois en termes de pourcentage de la population ayant accès à des études supérieure.