Réorganisation contre délocalisations

Publié le par Olivier Bouba-Olga

J’avais évoqué dans un article précédent la question des coûts cachés : une entreprise s’interrogeant sur la meilleure solution entre délocaliser ou rester en France doit comparer non seulement le différentiel de coût du travail, mais aussi les différentiels de productivité, ainsi que les coûts de coordination sur les deux territoires :

* les coûts de la coordination à distance avec le sous-traitant étranger (problèmes éventuels de délai, de qualité, de fiabilité, de coût de transport, d’assurance, etc.). La non prise en compte de ces coûts par les entreprises explique largement les échecs rencontrés par certaines entreprises suite à leur engagement à l’international,

* les économies sur les coûts de la coordination que l’on peut réaliser en réorganisant localement le processus productif via, notamment, l’engagement dans la lean production (cf. l’article déjà cité).

 Or, il semble que, sur ce dernier point, des progrès puissent être faits en France : l’Usine Nouvelle n°3032 du 23 au 29 novembre 2006 indique par exemple que dans l’automobile, 70% des problèmes de qualité constatés sur les véhicules sont localisés chez les sous-traitants.

 Dans le même article, l’Usine Nouvelle développe un exemple intéressant de réorganisation locale. Il concerne l’entreprise Tokheim, fabricant de pompes à essence de Grentheville (Calvados) et son sous-traitant MPI, fournisseur de pièces en fonte. L’objectif : « réduire de 35% le prix de revient des 110 pièces produites par jour pour mettre le sous-traitant de Vire (Calvados) au niveau des concurrents chinois », ceci grâce au lean manufacturing

La méthode : formation des salariés afin d’accroître leur polyvalence, réaménagement de l’espace de travail, redéfinition du rôle des opérateurs, etc…

Le résultat : en juillet (l’opération a débuté en mars), l’objectif est atteint à 80%, le prix de revient par pièce ayant baissé de 20%.

 D’autres cas sont évoqués dans l’article, notamment celui de l’équipementier de l’aéronautique DCN qui, en trois mois, a fait reculé la non-qualité chez ses sous-traitants de 15%, et parvient à gagner 400 000 euros par frégate construite. L’entreprise Delphi, autre exemple, est parvenu à faire « chuter les temps de changement d’outils chez l’un de ses sous-traitants de 5h à 1h20 ».

Solution efficace, donc, mais qui n’est pas sans soulever d’autres questions ou problèmes : on peut d’abord se demander qui récupère les gains de la réorganisation. L’article de l’Usine Nouvelle parle de « partage des gains ». Le responsable de Delphi  affirme également « nous partageons les bénéfices ». On peut douter de la généralité de ce partage, compte tenu des rapports de force asymétriques entre donneurs d’ordre et sous-traitants. On remarque ensuite que les sous-traitants n’ont pas le choix (ce qui est à relier au point précédent), l’Usine Nouvelle citant le cas d’une entreprise ayant perdu son marché pour avoir refusé les services du consultant de son donneur d’ordre. On peut s’interroger enfin sur les conséquences en termes de condition de travail sur les salariés des différents sites.

 Bref, la réorganisation sur place n’est pas la solution universelle à tous les problèmes, mais c’est sans conteste une piste à développer, d’autant plus quand le responsable de MPI affirme « nous nous sommes remis en question sur d’autres postes (…) et certains clients, déçus par les pays Low Cost, reviennent vers nous avec une philosophie proche de celle de Tokheim ».

 Ceci n’est pas sans conséquence en termes d’action publique : nombre de PME pourraient sans doute bénéficier d’une réorganisation, mais la plupart n’ont ni les moyens, ni le temps de réfléchir à cette réorganisation. On peut dès lors se demander si un travail d’interfaçage ne pourrait pas être initié par certains acteurs locaux afin de les accompagner dans cette direction. Il s’agirait en quelque sorte de réfléchir non seulement à la question de la sécurisation des parcours professionnels des salariés, mais aussi à ce que j’appellerai la sécurisation des parcours organisationnels des entreprises, notamment des PME indépendantes.

Publié dans Entreprise

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Gregory 10/03/2009 19:00

Malgrès l'annonce de MPI, ils n'ont malheuresment pas réussi à garder le marché plus d'un an.

cd vierges 07/03/2009 17:03

Merci pour ce billet intéressant!

Libéroïdal 03/12/2006 20:23

En bon libéral, il me semble logique de considérer que les grandes imperfections de concurrence sont la cause principale du fait que nombre d'entreprises françaises sont mal dirigées.Reste à savoir si l'on souhaite financer la redistribution en donnant des béquilles à de mauvais employeurs ou laisser les interactions de la concurrence créer l'espace dans lequel s'épanouiront de bons entrepreneurs.

george 03/12/2006 15:07

Voilà une note ciblée excellente ; merci pour ces mises au point toujours passionnantes !Passionnante d\\\'abord car elle dessine ce que devrait être le vrai patriotisme économique tant décrié en France (alors que les partenaires économiques de la Francele mettent en pratique). Passionnante ensuite car elle montre en creux que c\\\'est par le détour de la délocalisation qu\\\'on prend mieux conscience des gains réalisables localement.Effectivement Liberoidal a raison de souligner que ce n\\\'est pas nouveau et de pointer les limites sociologiques à la conduite du changement.La question posée par les blogueurs est si je la résume : quelle incitation peut-il y avoir à faire basculer les entreprises vers cette recherche des gains de productivité dans leur management organisationnel interne et externe ?Les propositions de Tonio me semblent intéressantes (notamment les analyses financières - pour les prêts le système développé il y a pas mal d\\\'année et réformé avec le rapprochement BDPME et ANVAR et la création d\\\'Oséo paraît assez bien câlé même s\\\'il pourrait certainement être amélioré dans sa coordination avec les partenaires locaux - collectivités et réseau consulaire ; il vient d\\\'ailleurs d\\\'être complété par le Gouvernement en lançant certes tardivement l\\\'agence France Investissement, exemple me semble-t-il de partenariat public privé prometteur) même si elles existent d\\\'ores et déjà du côté Etat et sécurité sociale pour des tissus économiques à enjeu en terme d\\\'emploi et, c\\\'est plus dommage, pour des situations économiques déjà déteriorées  (comité de détection  des entreprises en difficulté réuni autour du préfet qui peut procéder aux analyses financières ad hoc même si elles sont rares).L\\\'eujeu qui me semble essentiel et qui rejoins les propos de Tonio et Liberoidal est de renforcer la connaissances des cycles d\\\'entreprises au niveau local ;ceci recouvre plusieurs éléments : - communication à destination des entreprises (surtout les PME qui en sont naturellement exclues) pour mieux faire prendre la mesure des gains en terme de charges, car l\\\'idée paraît assez répandue que les gains à escompter ne sont pas aussi importants qu\\\'une délocalisation dans les pays à bas coût. C\\\'est en ce sens que les réseaux locaux (Etat, CCI et régions, chargées du développement éconmique territorial, tissu bancaire ) ont certainement à jouer un plus grand rôle aussi bien du côté des entrepreuneurs que du côté de la représentation salariale. Les séminaires et autres salons de l\\\'innovation devraient être placés sous l\\\'égide de cette  communication ; - appréhension continue des évolutions entreprises (au delà des situations difficiles) en améliorant la coordination des divers services locaux dont chacun dispose de connaissances du tissu économique, connaissances trop souvent éparses et non mutualisé.Les plus à même de prendre en charge ces fonctions sont les chambres consulaires qui peuvent agir de manière plus souple entre public (Etat et collectivité) et privé (entreprises et banques).

Tonio 30/11/2006 19:02

Oui, c'est pour ça que je parle d'évolution des mentalités. Mais ça ne se fait pas tout seul, sinon valeurs actuelles y serait arrivé depuis un certain temps. D'où l'idée de structures qui poussent au cul...