La dure vie d'un enseignant-chercheur...

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Petit retour sur la période pré-vacances. Mercredi, jeudi et vendredi derniers, j'ai passé mon temps à interroger à l'oral des étudiants de Licence 3ème année, sur le cours "Stratégies de localisation". L'étudiant prépare 10 minutes, puis je l'interroge 10 minutes.

La première fois où j'ai fait passer des étudiants à l'oral, je leur faisais tirer au hasard un sujet. Assez régulièrement, des étudiants me disaient : "Oh, mince, le sujet porte juste sur le chapitre que je n'ai pas révisé!" (j'édulcore le vocabulaire...). Si bien que, depuis, je leur fais tirer deux sujets, à charge pour eux de traiter le sujet qu'ils préfèrent.

Sans surprise, j'ai eu un étudiant qui n'a tiré qu'un sujet malgré la consigne rappelée à chacun en entrant dans la salle. J'ai eu également un étudiant qui a traité les deux sujets tirés. Un autre encore est entré dans la salle, m'a demandé s'il pouvait tirer les sujets, sortir de la salle et re-rentrer à l'heure de son passage...

J'avais préparé une cinquantaine de sujets. Certains, très rares, entrent, prennent rapidement deux papiers et vont s'installer. Peut-être 4 ou 5 sur la centaine interrogés. La plupart des étudiants passent un temps infiniment long à regarder les petits bouts de papier, hésitent entre ceux situés à gauche et ceux situés à droite ; se demandent s'il faut prendre un sujet situé au dessus du tas et un autre au-dessous, un sujet écrit sur un petit bout de papier et un autre sur un gros bout de papier, etc... Superstitieux, les étudiants...

Parmi les sujets proposés, un mérite quelques développements :
Quels peuvent être les effets d'une politique de réduction des impôts sur les délocalisations?

Premier constat : un seul étudiant m'a demandé s'il fallait traiter le sujet du point de vue de la France ou bien d'un autre point de vue (européen par exemple). Ce qui démontre une tendance évidente à adopter un point de vue franco-français dans le traitement des sujets.

Deuxième constat : a minima, les étudiants évoquent les avantages d'une telle politique, en raison du coût du travail trop élevé, des charges fiscales et sociales qui pèsent sur les entreprises, etc. Au mieux, ils m'ont expliqué les limites d'une telle approche, les choix de localisation ne dépendant que partiellement des différentiels de fiscalité.

De ce fait, je leur ai posé systématiquement la question suivante :
Dans certains cas une politique de réduction des impôts ne peut-elle pas peser négativement sur la compétitivité des entreprises?

Et là, je peux vous dire qu'à chaque fois, ca a été un grand moment de solitude pour les étudiants... Un peu comme ces personnages de Tex Avery qui prennent conscience qu'ils sont au dessus du vide et qu'ils vont faire une chute de quelques centaines de mètres, sans rien à quoi se raccrocher...

Bon, en les aidant un peu (à quoi servent les impôts? quels types de dépenses l'Etat effectue-t-il? N'y-a-t-il pas des dépenses utiles aux entreprises? etc.), ils ont réussi à me dire qu'effectivement, si la réduction des impôts se traduisait par une réduction des dépenses publiques (d'éducation et de recherche par exemple), les entreprises pouvaient en pâtir. Bref, il convient d'aller un cran plus loin dans la réflexion pour évaluer la pertinence des politiques de réduction ou d'accroissement des impôts.

D'un autre côté, je ne leur en veux pas vraiment. Ils ont dû trop écouter notre ministre de l'économie:
- dire qu'on va augmenter les impôts, ça revient à dire qu'on va baisser le pouvoir d'achat de tous les français!
- dire qu'on va augmenter les impôts des français, ça revient aussi à dire qu'on veut casser la consommation et la croissance. Alors autant dire qu'on veut des chômeurs en plus!

On ne peut qu'admirer la profondeur d'analyse.
Breton se Lambertise en quelque sorte. D'un autre côté, il a des circonstances atténuantes : il n'est pas économiste, ni étudiant en économie. Juste Ministre de l'Economie.

Publié dans Université

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une de vos élÚves 08/03/2007 16:47

Je voudrais apporter une réponse à vos 5élèves.
Moi aussi je suis en L3 et donc moi aussi j'ai passé cet oral qui fait tant réagir.Je ne pense pas que 5étudiants soient chinois car ils n'ont pas pour habitude de critiquer l'enseignement français, je pense simplement que ce sont 5français, pas très forts ou fortes en orthographe qui feraient mieux de lire un peu plus, pour déjà éviter d'écrire comme des élèves de 6ème et pour surtout se cultiver un peu.
Moi j'ai adoré votre oral, je n'était pas du tout stresée mais juste impatiente d'être en vacance!!! Pour une fois, que cette fac nous demande notre avis sur des sujets d'actualité. Ah ben oui quand on est habitué à apprendre par coeur sans comprendre et bien ce genre d'exam ça fait tout drôle. Mais vous croyez que dans les entreprises vous aurez vos petits cours pour vous rassurer et que tout sera écrit dessus? Vous rêvez là! Ces 5élèves auraient certainement eu intérêt à effectuer un stage lors de leur 6ème semestre.
En ce qui concerne le fait que ce soit dur de se retrouver devant un prof, il ne faut pas exagérer. Vous croyez que vous allez bosser dans un bureau ou vous ne verrez personne de la journée? C'est possible!! Mais vous croyez que vous allez trouver un job comment? En chattant sur msn avec le drh?!!! NON!!! Et puis franchement, monsieur bouba olga ne fait pas peur quand même, vous n'arrivez pas devant quelqu'un d'inexpressif et sévère. C'est un prof d'accord mais c'est surtout un homme, il ne va pas vous aligner devant un mur si vous répondez mal. Et puis se planter à un exam, ce n'est pas non plus la fin du monde, l'échec fait partie de la vie!! Ok plus pour certains que pour d'autres mais bon!!
 
Donc voilà je voulais juste dire que pour une fois on nous a demandé notre avis, penser par nous-même et c'était vraiment agréable. On se sent enfin considérer comme une personne et pas comme une machine à apprendre.
Alors merci Monsieur Bouba Olga.

Libéroïdal 02/01/2007 17:24

Cool, cool : mais j'espère que vous n'en voudrez pas trop à vos étudiants d'hésiter avant de formuler quoi que ce soit sur ce sujet. Après tout, s'inquiéter pour son avenir est bien naturel (pourquoi ferait-on des études si ce n'est par souci d'améliorer sa position dans la société ?) et incite à un certain conformisme dans l'expression.Par contre, je suppose que proposer à l'écrit ou en devoir le sujet de la productivité dans les services publics pourrait permettre de trier les étudiants brillants des autres, les écrits pertinents sur le sujet étant suffisamment rares pour qu'un simple copier/coller sur internet permette de fabriquer une bonne copie.

Olivier Bouba-Olga 02/01/2007 14:10

@ Libéroidal : 1/ moyennement pertinent : en suivant votre logique, ils auraient tout de suite me dire les problèmes éventuels liés à une baisse d'impôt pour maximiser leur note...2/ quand je les ai mis sur la piste, certains m'ont dit cela, ils m'ont dit également qu'on pouvait réduire les impôts sans peser sur les dépenses si on amélorait la qualité des services publics. Autant de réponses pertinentes que je valorise, bien que je sois fonctionnaire...3/ il y a des recherches financées par l'Etat mais exécutées par des entreprises privées, vous savez4/ je vais faire une sieste, je viens de faire un trop gros effort, ma productivité pourrait s'envoler! :o)

Libéroïdal 02/01/2007 13:31

"ils ont réussi à me dire qu'effectivement, si la réduction des impôts se traduisait par une réduction des dépenses publiques (d'éducation et de recherche par exemple), les entreprises pouvaient en pâtir."Peut-être vos étudiants sont-ils assez prudents pour savoir éviter la question de la productivité des fonctionnaires ou du financement par l'état des dépenses d'éducation avec un enseignant fonctionaire dont l'avis pourrait peut-être peser sur leur avenir (du moins le croient-ils ?)

Olivier Bouba-Olga 28/12/2006 21:29

@ Adam S. : je ne mène pas une guerilla contre TB... Disons qu'il est ministre en exercice, donc plus exposé à la critique. Et qu'il a des propos parfois (!) critiquables. En l'occurrence, ici, il reprend un discours qui diffuse fort en ce moment selon lequel une hausse d'impôt est forcément nuisible, une baisse d'impôt forcément favorable. Cette conférence de presse est d'ailleurs savoureuse pour d'autres raisons. Notamment son plan anti-hausse du carburant...