Présidentielles 2007 : que nous apprend l'électeur médian?

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Pour comprendre une partie des discours des politiques, rien de mieux que le modèle de Hotelling, base de la théorie de l’électeur médian. Explications.

 L’échiquier politique va de l’extrême gauche à l’extrême droite. Schématisons-le comme suit :

Considérons ensuite que deux candidats luttent pour accéder au pouvoir. Le gagnant est celui qui récolte le maximum de suffrages. Chacun des deux candidats va se situer quelque part sur l’échiquier politique. Sa localisation en 0 signifie qu’il développe un programme d’extrême gauche. Sa localisation en 2 un programme disons PS, en 6 un programme UMP, en 8 un programme FN, etc…

 La localisation choisie par le candidat ne dépend pas de ses valeurs ou préférences intrinsèques : son objectif est de développer un programme lui permettant de recueillir le maximum de voix.

1/ Elections à 1 tour

Imaginons que le premier candidat se localise en 2. Le citoyen localisé en 2 est très satisfait, le programme correspond exactement à ses préférences. Le citoyen localisé en 3 est un peu moins satisfait : voter pour le candidat localisé en 2 lui coûte un peu, mais s’il n’y a qu’un candidat, ma foi, il s’y résigne. Pour ceux localisés en 4, 5, 6, 7 et 8, le coût est encore plus important, il croît avec la distance entre le citoyen et la localisation du politique….

Première question : si deux candidats sont opposés, où ont-ils intérêt à se situer ?

Supposons que le premier est en 2. Le deuxième, pour accéder au pouvoir, a intérêt à se localiser en 3 : il gagne les suffrages des citoyens 3 à 8 (6 voix), l’autre candidat n’en récolte que 3 (0, 1 et 2). Voyant cela, le premier candidat a intérêt à se déplacer dans l’espace des programmes, pour se localiser en 4. Il gagne alors (5 voix contre 4). Le deuxième, à son tour, a intérêt à se déplacer en 4 : il ne gagne pas, mais il ne perd pas non plus, les deux candidats se répartissent à égalité le marché.

Première conclusion : on aboutit à un principe de différenciation minimale, en l’occurrence des programmes politiques. L’enjeu pour les candidats est de bien saisir les préférences de l’électeur situé au milieu du segment, électeur que l’on qualifie logiquement d’électeur médian, d'où le nom de la théorie…

2/ Elections à deux tours

Seul problème, l’élection présidentielle, en France, est une élection à deux tours. Si bien que l’enjeu, au premier tour est avant tout... de passer au deuxième tour! Autrement dit, pour les candidats de gauche, de rassembler à gauche et pour les candidats de droite de rassembler à droite.

 Si l’on considère, de plus, que la répartition de l’électorat suit grosso modo la courbe suivante...

 

 ... il en résulte que le candidat de gauche a intérêt à se situer en 2, celui de droite à se situer en 6, autrement dit, respectivement, aux premier et troisième quartiles. Une fois le premier tour passé, chacun se devra de recentrer son discours, pour se rapprocher des préférences de l’électeur médian.

 Sur la base de ce petit modèle, l’erreur de Jospin paraît évidente : en affirmant que son programme n’était pas socialiste, et ce avant le premier tour, il s’est localisé trop tôt en 4, les électeurs de gauche ont préféré s’en remettre aux autres candidats mieux ancrés à gauche.

3/ Et 2007 ?

 Qu’en est-il des élections de 2007 ? Le jeu est sans doute encore différent : l’écart entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy et les autres candidats est tel qu’il semble qu’ils sont déjà en train de jouer le second tour, l'un et l'autre "lorgnant" de l'autre côté.

 Pas totalement, bien sûr : chacun garde en tête l’importance de rassembler son propre camp. De ce fait, Nicolas Sarkozy remet régulièrement sur la table les sujets de l’insécurité et de l’immigration, histoire de ne pas perdre les voix de l’extrême droite. Ségolène Royal, quant à elle, a sans doute un terrain mieux dégagé à sa gauche : la peur du 21 avril lui garantit jusqu'à un certain point que les voix s’éparpilleront peu. Elle donne également régulièrement des gages à la gauche de la gauche (ralliement de Montebourg d’abord, de Chevènement ensuite ; discours sur les délocalisations et sur sa volonté de terroriser les capitalistes, également, etc…).

Tout l'enjeu, pour eux, est donc de rassembler leur camp sans effrayer l’électeur médian... équilibre instable s'il en est! Pour cela, si l'on suit Daniel Cohen (article payant), ils ont le choix entre deux formes de radicalisation :

* le radicalisme stratégique, qui consiste à faire surgir des thèmes de campagne qui rassemblent son propre camp et divisent le camp adverse.

* le radicalisme partisan, qui consiste en quelque sorte à ignorer le camp adverse, en comptant sur sa défaite en raison de l’usure du pouvoir.

Le radicalisme stratégique, c’est sans conteste ce que tentent Sarkozy et l'UMP avec l’insécurité, voire avec les 35 heures. Sans grand succès jusqu’à présent, me semble-t-il. A l'inverse, Ségolène Royal et le PS s'essayent au radicalisme partisan, Nicolas Sarkozy étant au pouvoir depuis quelques années… mais, pour l’instant, sans plus de succès!

Publié dans Politique

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benoit 26/10/2007 11:44

Ce genre d'analyse est terrible. J'espère (

FrédéricLN 13/01/2007 19:48

Le problème que j'ai est avec les données plus qu'avec la théorie. La répartition des opinions de la société française est unimodale (et non bimodale) sur au moins 95% des sujets, peut-être 99%.

La gaussienne est une bonne approximation de ce qu'on obtient sur tout axe de synthèse d'une douzaine ou plus d'opinions.

Mais ... l'orientation des opinions *des gens*, interrogés par sondages, est rarement conforme à un axe qui irait des positions de la LO à celles du FN.

En fait, ce qui est le plus clivant dans les données (écart-type le plus fort), c'est un axe d'ouverture à l'étranger vs. défense de l'entre-soi.

Le pôle ouverture à l'étranger associe intérêt pour les pays anglo-saxons, la mondialisation, le développement du tiers-monde, le tourisme, les immigrés, les musiques du monde etc.

(alors que beaucoup imaginent la France clivée entre un pôle pro-USA et un pôle pro-Tiers-Monde, ça n'apparaît nullement dans les données).

Les questions traditionnellement gauche-droite sur l'entreprise et les salariés font maintenant l'unanimité (sur la nécessité et le cynisme de l'entreprise) et ne sont donc plus clivantes. Le dernier reliquat de l'axe gauche-droite classique pourrait être le jugement sur l'administration et sa performance (et encore).

Donc les candidats peuvent se positionner à bien des endroits mais ... "à gauche" ou "à droite", ça ne leur rapporterait rien, par conséquent "au centre" non plus.

Gu Si Fang 04/01/2007 22:44

Ceux qui veulent creuser ce sujet passionnant trouveront un chapitre entier qui lui est dédié dans le denier ouvrage de B.Lemennicier "La morale face à l'économie". Bonne année 2007 et bon vote!

PAC 04/01/2007 12:27

Je pense que les stratégies des grands candidats se comprennent en effet assez bien dans le cadre du théorème de l'électeur médian. Ce que je trouve plus difficile à comprendre, ce sont les stratégies des petits et des très petits candidats. Comme je l'explique dans mon dernier post, notre système électoral favorise un certain pluralisme de l'offre électoral mais est plutôt défavorable aux très petits candidats.http://libertesreelles.ifastnet.com/spip.php?article40

borneo 04/01/2007 05:23

C'est oublier un aspect : la personnalité des candidats. qui modifie en profondeur cette théorie .Ségoléne Royal parce qu'elle est issu d'une famille de droite, de militaires peut se permettre un discours plus radical que Jospin.Comme aurait pu le faire Jacques Delors, dans des domaines comme l'environnement ou la protection sociale.A contrario, un candidat bourgeois de gauche comme Fabius qui délivre un discours orthodoxe de gauche perd sur tous les tableaux.Il n'est ni crédible à gauche, ni à droite.Le positionnement ne suffit donc pas. Mais plus encore. Jamais un candidat "parisien" n'a réussi l'exploit de se faire élire. Et il devrait en être ainsi encore cette fois-çi.A Jacques Chirac, le corrézien, je vois succéder, Ségoléne Royal, la poitevine.Eventuellement, le médian géographique est plus important que le médian politique. Voir aux Etats-Unis, l'impossibilité poiur John Kerry de se faire élire. Les plus fins Analystes l'avaient prédits. Un candidat doit être proche du Sud. Arkansas pour Bill Clinton, Texas pour Bush.