L'instrumentalisation des peurs...

Publié le par Olivier Bouba-Olga

[Nouveau billet posté sur La campagne déchiffrée, je le poste aussi ici. Commentaires bienvenus, ici ou là-bas!]

Sarkozy, ce n’est pas nouveau, lorgne du côté de l’extrême droite en mettant sur la table le thème de l’immigration. Il plaide depuis quelques temps pour une « immigration choisie », il propose maintenant un ministère de « l’immigration et de l’identité française ».

François Bayrou et Ségolène Royal ont sévèrement critiqués cette proposition. Qu’à cela ne tienne, déclare Sarkozy : « La rupture que je propose, c'est de parler sans tabou. Je suis le candidat qui exprime les idées que pensent et que portent les Français » (entretien au Journal du Dimanche, 11 mars 2007). Et il a sans doute raison : sa proposition risque d’être cohérente avec ce que pense un bon nombre de français. Pourquoi ? Car pour les migrations, comme pour les délocalisations, les citoyens français ont une vue biaisée des phénomènes.

 

Concentrons-nous d’abord sur les migrations. L’Enquête sociale européenne a sondé en 2003 les opinions publiques de tous les pays d’Europe. Interrogés sur le nombre de migrants que reçoit leur pays comparé aux autres pays européens de même taille, 57% des personnes interrogées répondent plus ou bien plus, contre 14% qui répondent moins ou bien moins : les chiffres que les citoyens ont en tête sont mutuellement incompatibles, la plupart surestiment les mouvements réels… Que nous apprennent les chiffres les plus récents pour la France ? François Héran (2007) montre que sur les années 2003, 2004 et 2005, les mouvements migratoires contribuent pour 30% à la croissance annuelle de la population française, contre 80% en moyenne dans l’UE à 15 et 85% dans l’UE à 25. Sur une population de 1000 habitants, la migration se solde chaque année par deux migrants nets. C’est moins qu’en Espagne, c’est moins qu’en Italie, c’est moins qu’en Allemagne, c’est moins qu’au Royaume-Uni, etc… Comme le souligne Héran, en France, « le problème majeur de l’immigration n’est pas l’afflux des migrants, qui reste modéré, mais l’intégration des enfants, ou descendants d’immigrés » (p. 58). Et je passe sur l’ensemble des études économiques qui montrent l’impact économique positif de l’immigration (voir le billet d’Alexandre Delaigue ici)…

 

Tournons-nous maintenant du côté des délocalisations. Emmanuel Todd, entre autres, propose d’instaurer « un protectionnisme européen raisonnable », pour se prémunir de la concurrence chinoise. Tout part en Chine, nous dit-on. Et quand l’activité ne part pas en Chine, ce sont leurs produits qui inondent nos marchés et mettent à mal nos entreprises. D’où la volonté d’ériger des barrières. Là encore, gageons qu’une majorité de français adhère au diagnostic. Mais, là encore, les chiffres font mal : moins de 1% des investissements directs de la France à l’étranger vont en Chine contre  plus de 80% qui vont dans des pays développés (dont plus de 50% dans l’UE à 15 et 25% aux Etats-Unis). S’agissant des importations de la Chine vers l’Union à 25, elles représentaient en 2000 2,7% de l’ensemble et en 2005 4,7%. Pour l’Asie dans son ensemble, les chiffres sont passés de 12,1% à 12,4% sur la même période. En fait, l’essentiel du commerce international, en Europe, est intra-européen : en 2005, 73,4% des exportations des pays de l’UE à 25 vont vers l’UE à 25 ; 70,4% des importations proviennent de l’UE à 25. Et je passe sur l'ensemble des études économiques qui montrent le faible poids des délocalisations dans l'ensemble des emplois détruits...

 

Tout ceci ne signifie pas qu’il n’y a pas de problème. Mais laisser croire que l’immigration en provenance des pays en développement d’une part, les délocalisations vers ces mêmes pays, d’autre part, sont les problèmes majeurs qui expliquent le niveau de chômage et la faible croissance française est tout sauf exact. Les politiques comme Sarkozy et les chercheurs comme Todd ont normalement pour mission d’éclairer leurs concitoyens en faisant de la « pédagogie des enjeux », c’est-à-dire en expliquant quels sont les problèmes que rencontre effectivement la France, et quelles solutions ils proposent de mettre en œuvre pour les résoudre. Les quelques chiffres rappelés ici montrent qu’ils remplissent très mal leur mission : ils préfèrent sans doute instrumentaliser les peurs pour atteindre leurs objectifs propres.

Publié dans Politique

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rigas 19/03/2007 14:36

Super le billet de OBO. Juste un mot sur les "délocalisations" en Chine. Parmi les entreprises étrangères en Chine j'ai souvent rencontré des entreprises qui s'implantaient en Chine après une phase de délocalisation ailleurs (en Roumanie, en Serbie -avant la guerre,...) De même, j'ai rencontré des entreprises de commerce (grosses enreprises ou petits bureaux de représentation) qui n'avaient pas d'untiés de production et qui utilisaient la Chine comme une expérience parce que c'était facile.  C'est de la localisation pas de la relocalisation ou de la délocalisation. Pour les grosses boîtes l'argument "présence sur le marché chinois" et son opposé l'argument financier jouent à plein!Enfin, contrairement aux idées un tantinet tarte de Emmanuel Todd, les entreprises qui exportent de la Chine vers l'Europe sont des entreprises européennes,  pas chinoises. C'est une demande fabriquée par des entreprises européennes (encore une fois sur la base de logiques non pas industrielles mais financières).

taihel 14/03/2007 23:01

Ok! avec les commentaires de Zlotzky et de Clic. Et il me semble qu'à la longue, l'accumulation des délocalisations (une sorte d'effet dominos à long terme ou exponentiel) représente pour certains secteurs des conséquences catastrophiques (le textile par exemple) et je crois aussi que pour l'instant elles touchent certains secteurs où l'innovation ou le développement de produits "technologiques" est plus longues ou moins porteuses de valeur ajoutée (les services téléphoniques).
Outre la réponse à certaines questions ou points soulevés par Zlotzky et Clic, j'aimerais en lire un peu plus sur les causes principales du chômage, des licenciements et pas seulement l'affirmation que les délocalisations sont quasi marginales. Je visite ce site trop occasionnellement pour me souvenir d'un article sur les causes des fermetures d'entreprises, de licenciements. Peut-être les fusions-acquisitions ? cause principale avancée il y a  une dizaine d'année si je me souviens bien.
Et ça m'intéresserait aussi de lire des propositions de solution.
En tous les cas, merci pour ce blog intéressant.

clic 14/03/2007 21:46

Tien, Zlotzky, c'est également l'argument de Castel. J'ai jamais pensé à poser la question à OBO. Mais oui, j'aimerais bien avoir une réponse là dessus: quand on dit que la plupart des destructions d'emplois relèvent de contrats courts et non de délocalisations, tient on vraiment compte de ces effets induits d'autant plus important que les grosses boîtes ont récemment (sauf erreur de ma part) externalisé une grosse partie de leur production, justement dans des petites boîtes qui emploient sous contrat précaires. On y verra alors pas de licenciement mais juste l'absence de renouvellement des contrats.

Olivier Bouba-Olga 15/03/2007 09:20

Oui, il est difficile de quantifier l'ensemble des effets en chaîne. Disons que, globalement, deux causes importantes des destructions d'emplois sont la mondialisation et le changement technique, étant entendu que ce sont aussi deux causes importantes... des créations d'emploi. Dans les deux cas, le problème est que les emplois créés et les emplois détruits ne sont pas de même nature. De manière générale, toujours, les économistes considèrent que le changement technique a une responsabilité plus grande dans les destructions d'emplois, notamment peu qualifiés, que la mondialisation. Il conviendrait de développer longuement, mais disons déjà que le changement technique est pour partie poussé par la science (technologie push) : la recherche avance, et permet de faire évoluer les produits et procédés, ce qui modifie le contenu en facteurs de production et les caractéristiques de ces facteurs. Il est également, pour partie, tiré par la demande (demand pull). Dans mes travaux, j'insiste sur l'idée que la réorganisation des activités est sous-tendue par quatre tendances lourdes : * l'évolution de la demande, avec effets de mode et volonté de se différencier, en rupture avec la consommation de masse de produits standardisés, * le passage à une ère de l'innovation, en rupture avec la phase de rattrapage de l'économie américaine qu'on a connu lors des trente glorieuses, * l'intensification de la concurrence, car réduction des coûts de transport (développement des infrastructures et des moyens de transports, montée de l'immatériel) et réduction des barrières aux échanges, * les transformations du système financier (changes flottants, passage d'une économie d'endettement à une économie de marché financier) C'est l'ensemble de ces tendances qu'il faut analyser, ainsi que l'ensemble des réponses que les acteurs proposent.

Zlotzky 13/03/2007 23:37

OK sur l'immigration par contre je suis plus sceptique sur les délocalisations, même s'il ne s'agit pas de les sur-dramatiser.
Il est un peu réducteur de limiter les effets des délocalisations aux seuls IDE, y compris en leur ajoutant les transferts de production type Belin dans les pays "bas coûts", sans prendre en compte les effets induits secondaires sur toute la chaine des fournisseurs et sous-traitants parmi lesquels de nombreuses PME qui sont amenées au dépôt de bilan du fait de la perte de leurs grands comptes clients.
Un exemple concret : la "Plastic Valley" d'Oyonnax (Ain) a vu 250 PME (des outilleurs pour la plupart) déposer leur bilan en 2003-2004 du fait des délocalisations des outillages en Chine par leurs donneurs d'ordre habituels. Les chômeurs victimes ne sont donc pas comptés dans les 5% des pertes d'emplois dues aux délocalisations mais dans les dépôts de bilan classiques pour chute d'activité.
En outre, concernant le commerce intra-européen, les chiffres là encore sont trompeurs car la plupart des produits Européens - si ce n'est la totalité - contiennent une part essentielle de composants importés, asiatiques principalement.
Je suis bien placé par le savoir ; un terminal de paiement "français" exporté en RFA est en réalité constitué d'au moins 90% de composants asiatiques. Il pourtant bel et bien comptabilisé dans les chiffres des échanges européens.
La modestie de certains chiffres cache parfois une réalité sociale plus dramatique qu'ils le laissent croire de prime abord.
Zlotzky, économiste du dimanche

Pierre 13/03/2007 18:57

Ce n'est pas ce qui est écrit dans sa fiche wikipedia.