Economie et mathématiques

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Réflexions très intéressantes de Michel Grossetti sur les relations entre professionnels des techniques et lettrés des sciences humaines. L’analyse développée repose sur les cas des sciences de la parole, de la psychologie, de l’économie et de la sociologie. S’agissant de l’économie, la question porte bien sûr sur “l’envahissement” par les mathématiques. L’un des intérêts fort du texte est de montrer que ce rapport entre économie et mathématiques n’a rien d’unique, il est du même ordre par exemple que celui entre psychologie et neurosciences.  Son analyse est d'une profondeur (historique et intellectuelle) que je n'avais pas encore vu dans les débats sur le sujet. Un autre intérêt, de mon point de vue, est d'alerter sur les problèmes potentiels découlant des évolutions observées, quand la méthode mobilisée compte plus, dans l'évaluation du chercheur (pour qualification, recrutement, publication, ...) que sa capacité à analyser la réalité observée ("où est le modèle?").


résumé : Les chercheurs en sciences humaines et sociales constituent l’une des variantes de la figure du lettré. Leur confrontation avec l’univers du numérique passe entre autres par les instruments qu’ils utilisent, qui impliquent des échanges avec des spécialistes de ces instruments. Ces échanges sont une source d’innovation et de progrès des connaissances, mais ils sont aussi parfois la source d’une tension qui porte sur la définition des objets de recherche.


Je recommande vivement la lecture de l’ensemble du texte, mais pour les plus pressés, voici quelques extraits de l’introduction, du passage sur l’économie et, surtout, de la conclusion, qui est en fait une synthèse/mise en perspective des exemples présentés :


[Introduction]

Les outils techniques que les chercheurs en SHS mettent en oeuvre ou mobilisent ne sont pas toujours aisément accessibles et manipulables. Ils ont souvent été conçus par des spécialistes des techniques dont la présence est nécessaire à leur utilisation. S’engagent alors des collaborations entre spécialistes des outils et spécialistes des humains, avec parfois des migrations disciplinaires d’un domaine à un autre (des outils vers les objets en général). (…)

Je défendrai l’idée selon laquelle cette tension ne se réduit pas à une opposition de style et d’habitudes entre « littéraires » et « scientifiques » ou « ingénieurs », même si c’est là l’une de ses dimensions, mais plus profondément qu’elle concerne la définition même des objets de recherche, l’instrument pouvant se substituer dans certains cas aux objets qu’il était censé au départ permettre de mieux étudier, en même temps que se modifient les rapports entre les chercheurs, la division du travail qu’ils adoptent, et les cadres disciplinaires.


[Economie et mathématiques]

En économie aussi, la question de l’instrumentation est centrale. Il ne s’agit pas dans ce cas de l’instrumentation concrète destinée à collecter des données, mais plutôt de l’instrumentation cognitive, des outils intellectuels du chercheur. Là aussi, les instruments ne sont pas venus tous seuls. Leur importation s’est accompagnée de l’arrivée de spécialistes (les mathématiciens), qui ont fortement contribué à redéfinir la discipline, ses méthodes et ses objets.

 

[Synthèse/mise en perspective]

Important des éléments de la méthode expérimentale, les psychologues, phonéticiens, sociologues ou économistes ont construit des méthodes spécifiques d’observation et d’analyse adaptées à l’étude des hommes et de leurs sociétés. Cette figure constitue déjà un décalage avec celle des philosophes ou des lettrés des périodes antérieures. A la culture générale et la fréquentation des textes s’est ajoutée, ou même parfois partiellement substituée, une maîtrise des techniques d’enquête et d’analyse, ainsi qu’une connaissance du « terrain ». L’introduction de formes de quantification est constitutive de cette émergence des sciences humaines et sociales. Mais, dans la plupart des cas, elle est restée longtemps dans le registre de l’outil, sous le contrôle d’un discours élaboré en langue naturelle.


Mais la quantification a amené avec elle des spécialistes issus d’autres domaines disciplinaires : physiciens, mathématiciens, chimistes, médecins, plus récemment informaticiens, systémiciens, neurologues … Des migrations disciplinaires, parfois dispersées parfois plus massives selon les périodes, sont venues modifier les pratiques et les références des sciences humaines et sociales.


Parfois, ces modifications ont conduit à une complète redéfinition des disciplines, soit en les fondant dans des ensembles pluri-disciplinaires dominés par les normes des sciences de la nature (sciences de la parole, sciences cognitives), soit en substituant les  mathématiques au langage naturel comme norme d’expression et de travail (économie). Ce qui était au départ de l’ordre de l’instrument (les dispositifs de captage et d’analyse de la parole, l’imagerie cérébrale, les modèles mathématiques) tend à devenir de plus en plus central et à se substituer,  au moins partiellement à l’objet de départ. On cherche à développer le modèle, l’instrument, la méthode, plus qu’à comprendre la réalité qu’il est censé aider à mesurer. Simultanément s’opère en général un déplacement de l’objectif des recherches, de la compréhension du monde social vers sa transformation. La performance des outils n’est plus évaluée à l’aune de leur capacité à rendre compte de façon réaliste des phénomènes, mais à celle de leur pouvoir de transformation des pratiques. La dimension performative, toujours présente dans la recherche, en sciences humaines et sociales comme dans les autres domaines, prend alors le dessus sur la dimension analytique.
Dans d’autres cas (sociologie, histoire, anthropologie), une sorte de résistance a pu se constituer, permettant de maintenir les chercheurs issus des sciences de la nature dans un rôle de spécialistes des instruments, voire convertissant certains d’entre eux à la défense de la spécificité des sciences humaines. Dans ces disciplines, c’est même parfois à une sorte de phénomène de rejet que l’on assiste, à travers les revendications de tournants « linguistique », « pragmatique », « historique », « narratif », et autres, qui tous mettent en avant la primauté du langage comme spécificité humaine et donc spécificité des sciences humaines. Enfin, les sciences humaines se sont révélées capables de faire émerger régulièrement de nouveaux ensembles disciplinaires, au départ préservés, comme les « cultural studies » par exemple.

Si l’on devait résumer ce mouvement d’ensemble, on pourrait dire que les méthodes, références et langages des sciences de la nature tendent à pénétrer toujours plus avant dans les sciences humaines et sociales, comme si l’on assistait à une sorte de mouvement de « scientifisation » des sciences humaines et sociales, et de résistance partielle de certains de leurs praticiens, qui passe parfois par la confrontation directe, parfois par la création de nouveaux espaces.


Je voudrais enfin lever une ambiguïté. Je ne sais pas si la tendance que j’ai analysée est un bien ou un mal pour les sciences humaines et sociales, pour la connaissance, pour le monde social. Je ne me suis pas situé sur un registre normatif dans ce texte. Je me suis borné à identifier quelques régularités. Ce n’est ni une dénonciation de la « déshumanisation » des sciences sociales, ni un plaidoyer pour qu’elles gagnent en rigueur sous l’influence des sciences « plus avancées ». Mais je vais tout de même donner mon point de vue, celui d’un sociologue formé initialement aux mathématiques. Je crois que les sciences sociales ont des spécificités qui sont liées, premièrement à celles de leur objet, des êtres pensants, qui racontent des histoires, deuxièmement à la proximité entre les chercheurs et leurs objets, proximité qui permet l’usage de moyens de recherches particuliers comme l’immersion ou l’empathie, troisièmement aux particularités des formes de déterminisme et de prévisibilité qu’elles peuvent mettre en oeuvre, et quatrièmement au rapport particulier qu’elles entretiennent avec le politique. Les sciences humaines et sociales peuvent beaucoup gagner aux échanges avec les autres grands domaines disciplinaires, la transposition de certaines des méthodes ou concepts de ces domaines constituant l’un des moteur de leur développement, mais cette transposition ne peut pas être une importation brutale, qui dissoudrait tout ce qui fait leur spécificité et leur force. Elles auront toujours un espace dans le monde des sciences, un espace habité par une figure particulière du lettré, l’humain étudiant d’autres humains.

Publié dans Recherche

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Sincère nain 03/11/2009 11:08


Pour ce qui concerne la partie économique autant aller directement à la source, c'est-à-dire à l'article de De Vroey : http://www.cairn.be/revue-reflets-et-perspectives-de-la-vie-economique-2002-4-page-9.htm

Pour la sociologie, Pierre-Michel Menger (qui est au moins autant une référence dans le champ que Grossetti) avait commis un article plus ancien (1993) mis en ligne sur cet excellent site :
http://enquete.revues.org/document172.html

Enfin, on peut signaler un éclairage historique d'Olivier Martin publié en 2002 dans la Revue d'Histoire des Sciences Humaines téléchargeable gratuitement ici :

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=RHSH&ID_NUMPUBLIE=RHSH_006&ID_ARTICLE=RHSH_006_0003



Cath 29/10/2009 10:48


Je pense qu'une des spécificités des sciences humaines est que le sujet étudié est le plus souvent, conscient qu'il fait l'objet d'une étude. Cela peut l'amener à modifier son comportement. En
outre, on se base souvent sur ce que déclare l'individu qui n'est pas forcément la réalité mais sa réalité... à moins qu'il ne mente consciemment pour une raison ou pour une autre.
En outre, le comportement humain étant complexe, avec de nombreux facteurs intervenant, je me demande souvent si on n'observe pas des phénomènes chaotiques au sens mathématique du terme.
Bonne journée.