Les consensus en économie

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Les résultats de l'enquête pilotée par Etienne Wasmer et Thierry Mayer viennent de sortir sous la forme d'un article en anglais. Voir le blog de Wasmer pour le résumé et pour la mise en ligne progressive des résultats ainsi que des données de base (à venir). Voir aussi cet article d'Eco89.
Lors des Journées de l'Economie, j'ai assisté à la session de présentation des résultats. Petit compte rendu, puis quelques remarques.


Participants : Etienne Wasmer, modérateur, Francis Kramarz, Michel de Vroey, Eric le Boucher.

 

Etienne Wasmer présente l’enquête.


Contexte : l'enquête a été réalisée en partenariat avec l’AFSE et ECO89 et financée par le Codice. La source d'inspiration des auteurs est l'enquête réalisée aux Etats-Unis par Whaples en 2006, qui posait 24 questions normatives envoyées à 210 personnes. Résultat : assez fort degré de consensus, notamment par rapport au libre-échange. L'objectif de la présente étude n'est pas d'établir un certain nombre de savoirs à prendre comme des vérités défintives, mais d’apprendre sur le fonctionnement de la profession.

Il y a eu 305 participants, qui ont  tous répondu aux 82 affirmations. Parmi eux, 181 non anonymes et 146 académiques. Pas d’écart massif de résultat entre anonymes et non anonymes sauf peut-être pour les personnes de la fonction publique. Les 82 affirmations portent sur 11 thèmes. 35 sont de type normatif (il faudrait que), 39 de type positif (ceci entraîne cela), 8 inclassables. 26 affirmations suggèrent qu’une intervention publique est souhaitable, 34 sont pour une logique de marché, 22 neutres.

 

Résultats : pour se prononcer sur le consensus, calcul de l’écart type entre individus sur une question ou un ensemble de questions. Consensus absolu = 0 ; consensus nul = 2. Sur cette base, on observe que  25% des questions font l'objet d'un consensus fort ou assez fort ; 10% des questions font l'objet d'un très fort dissensus. En moyenne le consensus est plutôt faible. Les résultats sont globalement les mêmes si on se concentre sur la sous-population des académiques.

Par catégorie, le consensus le plus fort concerne le logement et la  fiscalité, le consensus le moins fort concerne l'éducation/capital humain, la mondialisation, la régulation des marchés. Les deux affirmations les plus clivantes sont  1) “la concurrence entre Universités sera néfaste pour les étudiants”, 2) “L’Etat devrait nationaliser tout ou partie du secteur bancaire français afin de favoriser la stabilité du secteur français”. Les deux affirmations les plus consensuelles sont 1) “les niches fiscales permettent à des ménages riches de ne pas payer d’impôts” 2) “Les Etats-Unis devraient signer les accords de Kyoto”.

 


En reprenant l’opposition marché/Etat, on observe une relative méfiance pour le marché (moyenne de 42, sachant qu'une adhésion totale au marché aboutirait à un score de 100, une adhésion totale à l'Etat à un score de 0). Le résultat est plus fort pour les Profs d’Université/Directeurs de recherche, sans que l'écart ne soit gigantesque (49,6). Sur la base de cet écart, je m'étonne du commentaire d'Eco89 : "Détail qui ne surprendra pas, les maîtres de conférence, chargés de recherche et professeurs du secondaire sont bien moins favorables au marché et à sa main invisible que les professeurs d'université et directeurs de recherche", même si sur certains items, les différences peuvent être fortes.

 

Réactions des participants : Michel de Vroey a ensuite pris la parole, non pas pour commenter directement les résultats, mais pour traiter de la question du consensus en macroéconomie standard, dans une perspective historique. Il défend l'idée que l'opposition libéraux/anti-libéraux est par trop réductrice et propose de distinguer quatre degrés : i) plein libéralisme (laisser faire ou libéralisme régulé), ii) libéralisme mitigé (libéralisme keynésien, libéralisme de co-existence (défenseurs de l’économie mixte)), iii) anti-libéralisme mitigé (posture hybride), iv) socialisme (anti-libéralisme plein). Il insiste également sur la nécessité de distinguer entre le consensus autour de l'appareil conceptuel et le consensus autour de la cause de politique économique au service de laquelle les modèles sont mis. Il n'y a eu qu'une période de consensus sur l'aspect cause servie, pendant les trente glorieuses, autour du modèle ISLM, depuis il a disparu et, selon Michel de Vroey, il n'y a pas de raison qu'il émerge de nouveau. Il y a en revanche plutôt consensus aujourd'hui sur l'appareillage conceptuel. Ouvrage sur le sujet à venir.

 

Francis Kramarz s'est ensuite déchaîné, en s'appuyant sur l'analyse de l'affirmation "le salaire minimum ne détruit pas d'emploi". Il explique qu'on se moque de savoir ce que pensent en moyenne les économistes, qu'il convient plutôt de mener des analyses empiriques et de voir quels résultats émergent. En l'occurence, les travaux appliquées montrent qu'aux Etats-Unis il n'a pas détruit d'emplois, alors qu'en France si. Kramarz défend en fait une approche très empirique de l'économie, qui se développe via les expérimentations sociales et permet de sortir des débats trop idéologiques de l'économie. Assez d'accord avec l'idée qu'on se bat en France un peu trop à coup d'idées et trop peu à coup de chiffres, mais de mon point de vue on ne peut se satisfaire de cette approche extrème, on a aussi besoin de schémas théoriques d'ensemble permettant de penser le système économique. Pour en avoir touché deux mots à Kramarz en fin de séance, il semblait d'accord, mais disait qu'on était en France tellement à l'autre extrème, qu'il défendait une position radicale pour faire bouger les choses et que dans un autre contexte (aux Etats-Unis par exemple), il ne dirait sans doute pas la même chose.

 

On notera que Wasmer est plutôt en phase avec les premiers propos de Kramarz (article Eco89) : "Etienne Wasmer met en garde contre toute interprétation abusive de l'enquête : d'abord, ce n'est pas un sondage représentatif ; ensuite, il ne s'agit pas de dessiner un chimérique « consensus des économistes », mais plus modestement de repérer quelles sont les questions qui soulèvent le plus de divergences : "On ne peut utiliser cette enquête pour en déduire ce que pensent les économistes, ou bien pour déterminer où en est le “savoir” économique. Si je veux avoir par exemple une idée concernant l'état de la réflexion sur les effets du salaire minimum sur l'emploi, je ne vais pas consulter les résultats du sondage : je vais me plonger dans les derniers travaux de recherche sur la question. »

 

Eric le Boucher a ensuite félicité les auteurs de l'étude et mentionné que le résultat moyen "plutôt à gauche" des interrogés s'expliquait peut-être aussi par l'effet crise et les besoins actuels de régulation.


Remarques complémentaires :

* l'enquête est très mal titrée, on peut se demander pourquoi elle n'a pas été intitulée "Les controverses en économie" par exemple... Adopter ce titre, c'est nécessairement s'exposer aux critiques de Raveaud (contestables par ailleurs, il n'évoque que lles items pro-marchés alors que l'enquête contient de nombreux items pro-régulation) ou à celles, particulièrement intéressantes, de Bruno Amable. Je ne crois pas que Wasmer soit en profond désaccord avec les propos d'Amable, il n'avait sans doute pas anticipé le type de réaction qu'allait susciter son intiative et donc insuffisamment explicité ses intentions (qu'il n'hésite pas à confirmer/infirmer ici!).

* d'accord avec de Vroey, l'opposition marché/Etat est manichéenne et plutôt piégante. J'irai un cran plus loin, en adoptant une perspective coasienne (voir ici) : la structure de gouvernance à adopter (marché, Etat, structure hybride) dépend du contexte historique, social, institutionnel, spatial, etc. du problème à traiter ; on perd beaucoup de temps avec ces débats pro/anti-marché. Idée pour Etienne Wasmer : pourrait-on reventiler les items pour retrouver les catégories de Michel de Vroey? Ce ne serait pas inintéressant je trouve.

*je  crois que le job des économistes est surtout de réintroduire de la complexité dans des analyses par trop manichéennes. Ce n'est pas en disant "les économistes, qui sont des gens vraiment intelligents et très bien informés, convergent sur telle ou telle idée, que vous, béotiens que vous êtes, n'avez même pas compris" qu'on fera avancer les choses. je crois vraiment que si on veut faire avancer les gens, c'est en développant leur esprit critique, leur dire qu'il faut qu'ils s'interrogent, quand on leur avance une proposition, sur les éléments de preuve, sur des contre-arguments éventuels, etc. Ce type d'enquête, même si tel n'était pas le but des auteurs, a plutôt vocation à les faire converger sur une idée  donnée, sous prétexte qu'elle est partagée par une intelligentsia. Ca me pertube... ca fait un peu défaite de la pensée je trouve... pensez-vous que c'est mieux que les gens se disent que "les économistes ont raison" plutôt que  au hasard, "sarkozy a raison"? moi je doute, je crois qu'on a raté la cible... encore une fois, je ne pense vraiment pas que telle était l'intention des auteurs, mais il convient de se méfier d'une éventuelle instrumentalisation des résultats, ne pas faire preuve de naïveté, quoi...


 

Publié dans Divers

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Olivier Bouba-Olga 28/11/2009 08:49


@ Vil Coyote : même pas, j'suis trop gentil... J'ai vu qu'il sévissait sur Slate maintenant! Et dans un de ses derniers billets sur le grand emprunt, il se félicite des décisions Juppé-Rocard
: "Enfin la France va pouvoir remonter dans les classements mondiaux"... Il ne changera jamais not'Boucher...


Vil Coyote 27/11/2009 11:37


En avez-vous profité pour jeter des tomates cuites sur Le Boucher pour le récompenser de toutes ses Boucheries en dernière page du Monde ?


serenis.cornelius 16/11/2009 14:09


Merci pour ces informations fort intéressantes et bien utiles d'un point de vue pédagogique.