Vive la rigidité!

Publié le par Olivier Bouba-Olga

Vous le savez tous : la France manque de flexibilité. Les commentateurs des rapports Ernst & Young sur l’attractivité de notre beau pays nous le disent tous les ans, ce qui leur permet de prédire la dégradation probable de notre situation pourtant flatteuse. Laurence Parisot idem, avec une formule inoubliable : "La vie, la santé, l'amour sont précaires. Pourquoi le travail échapperait-il à cette loi?"

En réfléchissant un peu, l’argument semble imparable, un manque de flexibilité étant synonyme de réduction des choix : si jamais vous avez fait un mauvais choix, vous ne pourrez que plus difficilement vous en défaire ; l’agrégation de ces dysfonctionnements conduit à des performances plus faibles. Redonnons donc de la flexibilité, de la liberté, et tout ira bien mieux.

Sauf que ce type de raisonnement souffre d’un biais important : il suppose que les acteurs ne prennent pas en compte, avant de décider d’un comportement, de ces différences de flexibilité. Or, on peut supposer qu’il n’en est rien : les acteurs agissant dans un environnement plus rigide intègrent ce fait à leurs calculs, adoptent des comportements différents, ce qui peut influer sur leurs performances futures. L’évaluation ex post d’un dispositif législatif plus rigide ne suffit donc pas, il convient également d’en évaluer les conséquences ex ante.

C’est précisément l’analyse que déroulent trois économistes dans un document de travail du NBER qui vient juste de paraître. Il s’intitule « Labor laws and innovation ». Voici le résumé, suivi de ma traduction :

Abstract

Stringent labor laws can provide firms a commitment device to not punish short-run failures and thereby spur their employees to pursue value-enhancing innovative activities. Using patents and citations as proxies for innovation, we identify this effect by exploiting the time-series variation generated by staggered country-level changes in dismissal laws. We find that within a country, innovation and economic growth are fostered by stringent laws governing dismissal of employees, especially in the more innovation-intensive sectors. Firm-level tests within the United States that exploit a discontinuity generated by the passage of the federal Worker Adjustment and Retraining Notification Act confirm the cross-country evidence.

Ma traduction

Un droit du travail restrictif peut inciter les firmes à ne pas sanctionner les défaillances de court terme et donc les conduire à encourager leurs employés à poursuivre des activités innovantes créatrices de valeur. En utilisant des données sur les brevets et sur les citations d’articles pour rendre compte de l’activité d’innovation, nous analysons cet effet en exploitant des données temporelles qui nous renseignent sur les changements observés dans certains pays relatifs aux lois sur les licenciements. Nous montrons qu’au sein d’un pays, l’activité d’innovation et la croissance économique sont renforcées par des lois plus restrictives sur le licenciement, spécialement pour les secteurs les plus intensifs en innovation. Des tests réalisés au niveau des entreprises américaines, qui exploitent une discontinuité liée au passage au Worker Adjustment and Retraining Notification Act, confirment ce résultat.

Publié dans Recherche

Commenter cet article

JoZ 22/11/2010 17:58



Un peu reducteur, non ? Les conséquences sur le marché de l'emploi et qualité des rapports au sein de l'entreprise me paraissent être des crières plus qu'importants pour aborder le sujet de la
flexibilité. Les TPE ont besoin d'un peu plus de flexibilité, alors que les grandes entreprises savent très bien jouer avec les dispositifs legaux en vigueur pour s'en doter. D'autant que leur
services juridiques et leur puissance financière leur permettent de ne pas craindre une decision prudhommale defavorable.


Mais oui, je pense aussi que l'emploi se gère dans la durée, autant que possible et je me demande toujours ce que mme Parisot fait a ce poste, pourtant important.



vilas 02/11/2010 21:39



Ce qui est étonnant ici, c'est à quel point cela va à rebours de l'idée générale et empiriquement validée, me semblait-il, qui est celle de l'importance du processus de destruction créatrice pour
augmenter la productivité globale des facteurs et donc la croissance. Est-ce à dire que les freins aux licenciements n'empêchent pas la destruction créatrice -mais quid des réallocations
d'emplois nécessaires ?- ou est-ce une remise en cause de son importance pour la croissance ?