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Je suis maître de conférences à la Faculté de Sciences Economiques de l'Université de Poitiers et chargé d'enseignement à Sciences Po Paris (premier cycle ibéro-américain). Le but de ce blog est de commenter l'actualité économique et politique, pour montrer que les économistes peuvent parfois produire des analyses utiles.

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Dictionnaire des idées reçues

Lundi 3 avril 2006 1 03 04 2006 11:58
Inauguration d'une nouvelle rubrique, intitulée "Dictionnaire des idées reçues".
L'objectif est de recenser certaines assertions à la base de raisonnements et de préconisations diverses, assertions qui ne résistent pas à un examen quelque peu rigoureux.

Première idée reçue"En France, un jeune sur quatre est au chômage"

Raisonnement à la base de l'idée :  cette idée s'appuie sur le taux de chômage des jeunes, de 22% fin 2004 selon l'Insee. Disons peu éloigné de 25%, soit un jeune sur quatre, croit-on pouvoir dire.

J'ai déjà expliqué l'origine de l'erreur, qui réside en fait dans une mauvaise connaissance de ce qu'est un taux de chômage : le rapport entre un nombre de chômeurs et la population active. Et si ce taux de chômage est élevé en France, c'est pour l'essentiel parce que la population active jeune est réduite (2/3 des jeunes sont en étude, donc inactifs).

Implication de l'erreur : cette erreur n'est pas anecdotique. Elle conduit à structurer la réflexion, puisque dès lors que l'on insiste sur la différence entre une catégorie de la population (les jeunes en l'occurrence) et les autres catégories, on préconise une action ciblée, qui, de fait, est mal ciblée.

Les fautifs : j'ai bien noté l'engouement des lecteurs du blog pour les jeux concours... Je vous propose donc de constituer progressivement une liste des personnes ayant repris à leur compte cette idée reçue. Bien sûr, plus la notoriété du fautif est forte, mieux c'est.

Pour ma part, j'ai trouvé :

Politiques :
François Hollande a repris la formule telle quelle dans un discours dans les Côtes d'Armor en septembre 2005,
Jean-Marie Le Pen a fait de même en septembre 1998
Christian Cuvilliez, député communiste, lors d'un débat à l'assemblée en 1999
Bernard Accoyer, UMP, de même très recemment,
Dominique de Villepin en est très proche lorsqu'il explique "La réalité, c’est un taux de chômage de 23 % chez les moins de 25 ans, contre 8,7 % pour les 25-49 ans et 6,9 % pour les plus de 50 ans".
Je suis preneur d'autres noms !

Journalistes :
Dominique Nora, dans le Nouvel Observateur, janvier 2006
Bernard Jouanno, dans La Croix, en décembre 2005

Là aussi, on doit pouvoir en trouver d'autres... Je n'ai pas trouvé d'économiste, si quelqu'un en trouve un, on peut le propulser immédiatement médaille d'or!

Précision très importante : l'objectif n'est pas d'accabler les fautifs, car je crois que personne n'est à l'abri de telles erreurs. Il s'agit plutôt  d'évaluer le degré de diffusion d'une idée reçue dans la société. Et de montrer que l'on gagnerait à généraliser l'enseignement de l'économie, afin que l'on raisonne sur des bases un peu plus solides...

J'ai en stock d'autres idées reçues, qui feront l'objet de prochains billets. N'hésitez pas à me transmettre par mail des propositions argumentées!
Par Olivier Bouba-Olga
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Vendredi 7 avril 2006 5 07 04 2006 12:40
La mise en place du CPE a reposé sur un diagnostic totalement erronée, qui s'explique par une mauvaise analyse de ce qu'est un taux de chômage (Cf. l'idée reçue #1).

Compte tenu de la crise en cours, Jacques Chirac et Dominique de Villepin cherchent des issues de secours et parmi leurs propositions, on voit poindre une nouvelle idée qui semble pleine de bon sens : si les jeunes sont au chômage (et l'on connaît le taux !), c'est parce que le système éducatif n'est pas adapté aux besoins du système productif. Dans son allocution télévisée, Jacques Chirac a ainsi appelé de ses voeux une grande réflexion sur les relations entre l'Université et l'Emploi. Extrait : "Je demande au Premier ministre et au Gouvernement d'ouvrir un grand débat national sur les liens entre université et emploi, afin de faciliter l'insertion professionnelle des jeunes" (Source ici). Dominique de Villepin s'empresse de relayer l'idée : "ce débat pourrait porter notamment sur l'orientation, l'insertion et la formation professionnelle comme sur la professionnalisation des études, l'apprentissage et le développement de l'alternance" (source ici). Sur le site Débat 2007, on trouve des propos peu éloignés sous la plume d'André Levy-Lang, dans un billet intitulé "Université Française : briser les tabous", lorsqu'il dénonce "des formations universitaires prolongées qui n’assurent pas l’emploi à la sortie".

Une fois encore, on oublie de collecter un peu d'information statistique et d'établir un diagnostic un peu solide pour circonscrire le problème à celui de l'adéquation entre système éducatif et système productif.

Petites statistiques (source : Cereq) pour montrer l'erreur et cibler le bon problème :


Concentrons-nous d'abord sur la génération 1998 : on y voit que le taux de chômage diminue très significativement avec le niveau d'étude, pour atteindre 4% pour les troisièmes cycles et grandes écoles, autrement dit un niveau de chômage quasi-incompressible. Le diplôme continue à protéger, ce sont les non qualifiés qui souffrent du chômage. Et les jeunes sortant de l'Université Française semblent ne pas trop souffrir...

Certains diront que, certes, les personnes qualifiées ont du travail, mais qu'elles sont victimes d'un déclassement, en occupant des emplois ne correspondant pas à leur niveau de formation. Voir par exemple l'article de Dubet et Duru-Bellat dans Le Monde. C'est sans doute vrai pour partie, mais on notera que dans leur article, ces auteurs s'appuient sur des statistiques concernant les bacheliers, d'une part, et les bac+4 , d'autre part, autrement dit des points de sortie non sanctionnés par un diplôme professionnalisant. Les statistiques ci-dessus sur les Bac+2 (DUT, BTS) et les Bac+5 (pour une grande part des masters (ex-dess) professionnalisant) sont bien meilleures. De plus d'autres chiffres montrent que, pour les étudiants allant jusqu'à bac+5, la qualité de l'emploi est au rendez-vous : entre 70 et 80%des bac+5 ont accès aux professions supérieures 5 ans après la fin de leurs études, proportion très proche de celle des étudiants sortant des grandes écoles (graphique ici).

Comparons maintenant les générations 1998 et 2001 : on observe une dégradation des chiffres pour tous les niveaux de formation. Mais soutenir l'idée que le problème observé en 2001 résulte d'une mauvaise adéquation entre le contenu des formations dispensées et les besoins des entreprises est plus que sujet à caution, à moins de considérer que le système éducatif s'est effondré en 3 ans... On priviligiera une autre hypothèse : sur la période, c'est la croissance qui est tombé en panne, et avec elle les créations d'emploi... Deuxième graphique instructif sur les créations d'emplois de 1995 à 2005 (source : DARES) :

La période 1994-2001 (surtout la sous-période 1996-2001) a été une période de forte création d'emplois, ce qui explique l'insertion plus facile de la génération 1998 et celle, plus difficile, de la génération 2001. Plus qu'un problème d'adéquation, c'est un problème de croissance auquel on fait face. Dans un article récent, Dubois signale ainsi qu'aujourd'hui, 125000 bac+5 sortent du système éducatif, alors que le nombre d'emplois de cadres débutants n'est que de 80000 par an. Et Il ajoute que "la situation risque de se dégrader encore plus si la situation économique reste languissante et si la politique gouvernementale de réduction des déficits publics conduit à faire baisser significativement les effectifs dans la fonction publique, en ne remplaçant pas systématiquement les départs en retraite." Certains rétorqueront que l'on forme trop de cadres. Ce à quoi on objectera qu'en France, parmi les 25-64 ans, 36% n'ont pas dépassé la troisième, contre 
18% au Danemark, 17% en Suède, en Allemagne et au Canada et 13% aux Etats-Unis. Et que le taux d'emploi des bac ou plus est de 82%, contre 58% pour ceux ayant arrété le lycée. Moins former n'est sans doute pas la bonne solution...

Ceci ne signifie pas qu'il n'y a pas de problème à l'Université, mais plutôt que le problème est ailleurs.
Il y a d'abord un problème évident de financement alloué, comme je l'ai déjà montré avec ce graphique :


Graphique éloquent qui montre que l'on prend aux pauvres pour donner aux riches, ce qui peut laisser réveur en terme de justice sociale : on concentre les moyens financiers sur les meilleurs étudiants,  ceux qui disposent déjà du plus de capital humain et de capital social. Les étudiants moins bien "dotés" se trouvent exclus des filières sélectives, notamment des filières courtes qui leur correspondent le mieux, ils s'orientent par défaut à l'Université et, pour une grande partie, échouent. Il conviendrait donc, pour réduire l'échec à l'Université :
i)  de revoir l'allocation du financement de telle sorte que ceux que l'on donne plus de moyens à ceux qui en ont le plus besoin, et non pas plus de moyens à ceux qui en ont le moins besoin.
ii) de revoir les modalités de sélection en BTS et DUT, afin que ces filières s'ouvrent aux étudiants qui n'ont pas les capacités de s'engager dans des études longues. Pour l'instant, les bons étudiants vont en BTS et DUT, mais bien sûr ils ne s'y arrêtent pas : ils poursuivent ensuite en bac+5 (pour plus de 60% de mémoire)...

L'autre problème évident relève de l'orientation des lycéens dans les différentes filières : les effectifs sont pléthoriques en psychologie ou sport par exemple, alors que l'on sait que les débouchés sont peu nombreux ; tandis que les effectifs sont réduits et chutent en sciences ou en économie, où, là, les débouchés existent. Cet autre aspect du problème n'est pas des plus simples à résoudre, puisqu'on n'imagine mal obliger les étudiants à s'orienter vers les filières en fonction des débouchés (certains en rêvent sûrement...). Il conviendrait plutôt de les y inciter. En commencant, sans doute, par leur dire que le monde de l'entreprise ne ressemble pas à la caricature qu'en proposent Laurence Parisot et Serge Dassault quand ils annoncent une inévitable précarité, et en évitant d'institutionnaliser cette précarité en mettant en place un contrat non adapté au problème des personnes peu qualifiées...

Ajoutons, pour répondre à Dominique de Villepin, que la professionnalisation des études est en cours depuis bien longtemps (je m'interroge sur sa connaissance du fonctionnement de l'Université Française...) : les masters professionnels sont conçus en lien étroit avec les professionnels du domaine, il est obligatoire que 50% des intervenants soient des professionnels, un stage de fin d'étude de 3 mois minimum est imposé, etc. Avant cela, de nombreux jeunes partent en stage (via par exemple les Unités d'Expérience Professionnelle : ces stages remplacent, à la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers --ce n'est qu'un exemple!-- un semestre de licence ou un semestre de master 1) et/ou effectuent des séjours à l'étranger (système Erasmus). Des licences professionnelles se sont également développées un peu partout en France. Au total, à l'Université de Poitiers, en 1995, 2500 étudiants sur 30000 partaient en stage chaque année. Ils sont aujourd'hui 6000 pour 24000 étudiants. Si bien que l'on estime que 80% des bac+4 et 5 ont déjà au moins une expérience professionnelle (merci à la Présidence de l'Université, et plus particulièrement à Stéphane, pour ces infos!).

Signalons également que cette collaboration étroite entre système éducatif et système productif s'observe également à des niveaux plus bas de formation (merci à Virginie pour les liens!) : tout un ensemble d'accords, de conventions générales et de conventions cadres sont signées entre le Ministère et les branches professionnelles (voir sur ce site) et chaque année, de nombreux diplômes sont rénovés pour tenir compte de l'évolution des besoins (voir ici des exemples).

Il y a bien sûr des choses à faire pour que plus de jeunes s'orientent vers ces filières professionnalisantes.
Il convient bien sûr de toujours s'interroger sur les moyens d'améliorer les formations dispensées à l'Université. Mais le coeur du problème, aujourd'hui, n'est pas là.

Le problème tient plutôt :
i) du côté de l'Université, à un sous-investissement dans la recherche et dans l'enseignement supérieur, qui sont pourtant deux moteurs essentiels de l'innovation et, par voie de conséquence, de la croissance, sans laquelle la création d'emploi ne pourra pas repartir,
ii) du côté des personnes non qualifiées, au fait que 160 000 jeunes sortent chaque année du système éducatif sans qualification, ce qui rend leur employabilité quasiment impossible, et ce qui les exclue du marché du travail, même quand la croissance est là.

Bien sûr, certains diront que la résolution de ces problèmes suppose plus d'investissement de l'Etat, or on ne peut pas : la dette publique française est trop importante !!! Mais là, on s'attaque à une autre idée reçue, qui méritera bien un autre article...
Par Olivier Bouba-Olga
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Samedi 8 avril 2006 6 08 04 2006 15:11
Après Accoyer et Villepin, côté UMP et Hollande, côté PS (voir un billet précédent), voici Jean-Yves Chamard toujours pour l'UMP, qui vient de marquer un point, vendredi 8 avril 2006, dans une interview au journal de France 3 Limousin Poitou-Charentes (lien vers l'émission - rubrique édition Poitou-Charentes>Le 18h40).

Sa déclaration : "Il est scandaleux d'observer qu'aujourd'hui un jeune sur quatre est au chômage"

En pleine lucarne!
N'oubliez pas que vous pouvez faire marquer un point à votre équipe préférée en m'envoyant le nom du buteur (références précises exigées).
Par Olivier Bouba-Olga
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Dimanche 9 avril 2006 7 09 04 2006 10:33
Deux nouveaux buts !
DSK, d'abord, qui affirme que que le chomage est un vrai problème plus particulièrement pour les jeunes qui sont plus nombreux au chômage (cf l'intro de sont texte de proposition sur son blog,  merci à Enzo pour cette info). Bon, il y aura sans doute contestation sur ce but, car il n'a pas prononcé la phrase magique. Disons que le ballon n'a pas franchi entièrement la ligne, mais il en était de même pour le but de de Villepin. Finalement, l'arbitre a accepté le but, ce qui a fait évolué le score à 3-2.

Mais rapidement derrière, de Robien a marqué, et là, aucune contestation possible !

"Je vous l'ai dit, le taux de chômage des jeunes atteint 23%, contre 9,6 % pour l'ensemble de la population : un jeune sur quatre ou cinq ; c'est même plus de 50 % dans certains quartiers de notre pays." (source :http://www.education.gouv.fr/actu/element.php?itemID=20062221739 , merci à Etienne!).

On notera que de Robien donne un argument supplémentaire pour dire que, quand même, il y a problème, argument sur lequel je n'ai encore rien dit :

"C'est l'un des plus forts taux de chômage des jeunes en Europe ! A titre de comparaison, il est de 11% en Allemagne et 12% au Royaume-Uni."

Sauf que, une fois encore, on rate le bon problème : le taux de chômage des jeunes est plus faible dans ces pays, mais le taux de chômage général aussi !
Preuve avec un graphique montrant la bonne corrélation entre les deux taux (pays de l'UE à 25) :
Une fois encore, il n'y a pas de spécificité d'âge, seulement des pays ayant des problèmes plus aigus de chômage.
Par Olivier Bouba-Olga
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Mardi 11 avril 2006 2 11 04 2006 11:29
Dans le match UMP-PS sur "un jeune sur quatre est au chômage", l'issue de la rencontre ne fait plus guère de doute : Vulgos m'informe ainsi que Valérie Pécresse, dans l'émission Mots Croisés de France 2, a affirmé que "25% des jeunes sont au chômage" ; Bridgetoun a relevé également l'erreur chez Jean-Louis Debré ce matin sur France Inter. 

UMP 6 - PS 2, on dirait la coupe du monde de foot de 1954...

Vu l'enterrement du CPE, on peut penser que la fin du match est pour bientôt. Reste à savoir quelle idée reçue va supplanter la première. Je pense que l'idée #2 a de bonnes chances de s'imposer, mais il doit y avoir d'autres candidats... j'attends vos pronostics!
Par Olivier Bouba-Olga
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Dimanche 23 avril 2006 7 23 04 2006 09:25
Après la première selon laquelle un jeune sur quatre est au chômage, après celle selon laquelle le système éducatif ne répond pas aux besoins des entreprises, troisième idée souvent lue : la France est en cours de désindustrialisation...

Une fois encore, les chiffres semblent imparables : de 1980 à 2004, l'industrie a perdu un tiers de ses effectifs, pendant que sa part dans la valeur ajoutée est passée de 28% à 19%. Et les explications sont toutes trouvées : coût du travail trop élevé qui fait fuir les entreprises en Asie ou dans les PECO, marché du travail trop rigide qui fait fuir les jeunes qualifiés vers Londres ou les Etats-Unis, fiscalité et lourdeurs administratives telles que plus personne ne souhaite investir en France, etc...

Sauf que....

* le recul de la valeur ajoutée industrielle en valeur est supérieur à celui observé en volume. Ce qui veut dire que ce sont plus les prix que le volume de production de l'industrie qui ont baissé. Pourquoi? Car l'industrie réalise des gains de productivité plus importants que les services... Et si le recul de l'industrie a été plus fort en France que dans d'autres pays, c'est, pour une part, en raison de gains de productivité plus forts : l'industrie y a été plus efficace qu'ailleurs !!!
* surtout, l'industrie s'organise de manière totalement différente : beaucoup d'entreprises externalisent des activités qu'elles réalisaient auparavant en interne, et des activités qui relèvent des services : elles se rencentrent sur leur coeur de métier.D'où la croissance très forte du poids des activités "Services aux entreprises". Dans le même sens, l'industrie fait largement appel à l'intérim, ce qui vient gonfler le poids des services, alors que ce sont des emplois qui alimentent les besoins de l'industrie.
En ajoutant les emplois de l'industrie et ceux du secteur "Services aux entreprises" (source Insee, Les Services en France, p.23), on voit bien la stabilité de l'ensemble :

Le poids de l'industrie
  1990 2000 2004
Industrie 19,8% 16,3% 15,1%
Services aux entreprises 11,7% 15,4% 16,4%
Total 31,5% 31,7% 31,5%

En tenant compte en plus de l'intérim, l'emploi dépendant de l'industrie représenterait entre 40 et 45% de l'emploi total. Bref, on n'assiste pas à une désindustrialisation de la France, mais à une transformation de l'industrie.

Transformation que l'ouvrage dirigé par Colletis et Lung  ("La France industrielle en question", la Documentation Française, 2006) permet de bien cerner, en adoptant une entrée sectorielle (textile-habillement, industrie automobile, industrie aéronautique et spatiale, industrie pharmaceutique, TIC, grande distribution) d'une part, et en s'interrogeant sur l'impact de la globalisation, de la financiarisation et du changement technologique sur chacun de ces secteurs, d'autre part. Lecture conseillée !
Par Olivier Bouba-Olga
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Mardi 30 mai 2006 2 30 05 2006 18:39
Pierre Bilger vient de mettre en ligne sur son blog une interview titrée "comprendre l'entreprise".

Première question posée : "comment l'entreprise peut-elle être aussi mal comprise en France?"
Réponse : i) racines catholiques du pays, ii) le marxisme imprègne nos élites, iii) plus de la moitié des concitoyens vivent en dehors de la réalité du marché (fonction publique, service public)

Deuxième question : "comment sortir de cette situation?"
Réponse : par l'éducation. Et là, l'extrait qui fait mal : "Depuis une quarantaine d’années, l’économie a été introduite dans les programmes des lycées, mais cet enseignement est fondé sur des abstractions, de nombreuses illusions et beaucoup de contrevérités. Au lieu d’analyser les réalités concrètes de la vie économique, on apprend dès la classe de seconde à réfléchir sur des concepts abstraits tels que la mondialisation, les délocalisations, les inégalités, l’aide au développement, la comptabilité nationale etc. " Suivent quelques préconisations, puis une affirmation définitive : "Cela pose un problème ardu de révision de programmes aujourd’hui encore strictement contrôlés par l’idéologie et un problème encore plus difficile de formation des enseignants. Tant que l’on n’aura pas fait quelque chose de sérieux à ce niveau, la France continuera à rêver d’une économie qui n’existe pas."

Bon, moi, bêtement, je me suis dis : autant aller voir le programme officiel de la classe de seconde, histoire de vérifier qu'on ne parle que de choses abstraites, propices à balancer des illusions et des contrevérités. Voilà ce qu'on y trouve (source ici):


PROGRAMME NOTIONS QUE LES ÉLEVES DOIVENT CONNAITRE, SAVOIR UTILISER ET PRÉCISER
1 - Introduction
La démarche des sciences économiques et sociales
 
2 - La famille : une institution en évolution - Diversité des formes familiales
- Relations de parenté

- Ménage
3 - L'emploi : une question de société  
3.1 La population active - Actifs / inactifs
- Emploi salarié / non salarié, contrat à durée indéterminée / emplois précaires

- Chômage
3.2 La classification socioprofessionnelle - Catégories socioprofessionnelles
4 - La production : un espace de relations économiques et sociales  
4.1 La diversité des organisations et leurs objectifs - Entreprise
- Administration

- Association
4.2 La production dans l'entreprise - Facteurs de production (capital et travail)
- Productivité du travail

- Investissement

- Valeur ajoutée
4.3 L'organisation du travail et les relations sociales dans les unités de production - Organisation du travail
- Contrat de travail
- Représentation des salariés
5 - La consommation : une activité économique, sociale et culturelle  
5.1 Les ressources : revenus et crédit - Revenus primaires
- Revenus de transfert
- Revenu disponible
- Salaire
5.2 Consommation et mode de vie - Biens privés / Biens collectifs
- Pouvoir d'achat
- Niveau de vie
- Effet de signe

Pour le point 4, où il semble que les entreprises sont abordées, on précise de manière plus détaillée (même source) :

4 - La production : un espace de relations économiques et sociales

(durée indicative : 9 à 10 semaines)
La production sera étudiée comme espace de relations économiques, à la fois créatrices de richesses et de rapports sociaux.
4.1 La diversité des organisations et de leurs objectifs
Il s'agira de définir la production en tant qu'activité socialement organisée et de distinguer production et non-production (par exemple la production domestique n'est pas reconnue par la comptabilité nationale). À cette occasion, le lien pourra être fait avec la distinction actif / inactif. On montrera à partir d'exemples que, si le profit est l'objectif essentiel de l'activité des entreprises, administrations et associations ne fonctionnent pas selon la même logique.
On mentionnera l'existence d'entreprises de tailles diverses, d'entreprises individuelles et de sociétés.
Dans le cadre des travaux pratiques, on pourra demander aux élèves de mener des observations d'organisations (recueil de données, analyse, etc.) pouvant aboutir à des dossiers, exposés, etc. réalisés en groupe. Ces travaux pourront prendre la forme d'enquêtes, de recherches sur l'Internet (sites d'entreprises), sur cédéroms ou à partir de mallettes pédagogiques.
4.2 La production dans l'entreprise
À partir d'exemples, on montrera la complémentarité et / ou la substituabilité des facteurs de production. On mettra en relation les notions de combinaison productive, de productivité et d'investissement. On pourra analyser les effets de l'investissement sur l'emploi. Il s'agira d'un premier exemple de construction d'un raisonnement économique. La valeur ajoutée sera présentée en tant que constituant une ressource dont l'étude se poursuivra avec la consommation. On évitera tout développement sur la comptabilité nationale, mais on pourra attirer l'attention des élèves sur les questions que pose le partage de la valeur ajoutée.
4.3 L'organisation du travail et les relations sociales dans les unités de production
On présentera les principales organisations du travail (taylorisme, post-taylorisme). On reliera ces modes d'organisation aux relations de travail (conditions de travail, conflits, négociations, syndicats).
Des cas relevés dans la presse, dans des réalisations cinématographiques ou audiovisuelles (documentaires ou fiction) pourront être travaillés dans le cadre des travaux pratiques.


Franchement, j'ai du mal à retrouver les items mentionnés par Pierre Bilger... et beaucoup d'éléments qu'il devrait trouver, s'il prenait la peine de regarder ce qui est effecitvement au programme, plutôt pertinents. En tout cas, je ne vois pas où est "l'économie qui n'existe pas" !

J'ai du mal à croire que  le problème résulte du contrôle idéologique d'intellectuels marxistes de la fonction publique... Pour le dire autrement, si Pierre Bilger déplore la méconnaissance des enseignants sur l'entreprise, je déplorerai, et là preuve à l'appui, désolé, sa méconnaissance
de ce qui est enseigné aux élèves. Sans doute, quelque part, un problème de contrôle idéologique de dirigeants libéraux du privé, pour faire dans le même genre de formule à l'emporte pièce, vecteur de diffusion des idées reçues...
Par Olivier Bouba-Olga
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Mercredi 31 mai 2006 3 31 05 2006 11:01
Suite au billet d'hier sur l'enseignement de l'économie, Pierre Bilger m'a répondu sur son blog, avec des propos que je qualifierai de plus nuancés, avec insistance sur la nécessité d'analyses micro, d'enseignement de comptabilité - gestion, et du droit.
Je pense que ce qu'il préconise est déjà au programme des bacs STG (j'attends confirmation d'Econoclaste-SM). Ce qui explique que certains aient envie de faire disparaître les bacs ES, au profit des bacs STG...
Personnellement, je pense que les deux filières ont de l'avenir, la section ES, certes plus macro, notamment en 1ère et Terminale, permet de doter les étudiants de grilles de lecture plus générales de l'évolution du système économique et social. Dis autrement, l'opposition micro/macro ne tient pas, ce qu'il faut, c'est développer des compétences aux deux niveaux et savoir faire les liens entre les deux niveaux. Principe de base d'une bonne formation d'économiste, me semble-t-il, et des économistes, on en a besoin dans une société, enfin je crois...

Mais je souhaitais insister sur un autre point. Car je partage avec Pierre Bilger le sentiment que les connaissances en économie et autour de l'entreprise des médias, politiques et citoyens est plutôt faible (je ne suis absolument pas sûr qu'elle sont plus faibles en France qu'à l'étranger, soit dit en passant!). Pourquoi? Contrairement à ce que dit Pierre Bilger, moins en raison des programmes et d'une idéologie marxiste dominante chez les enseignants qu'en raison, plus bêtement, que peu d'élèves ont une formation en économie !

* l'économie n'est enseignée qu'à partir de la seconde, tous ceux qui n'y vont pas n'ont aucune formation dans ce domaine,
* en seconde, les sciences économiques et sociales ne sont qu'une option, certes prise par beaucoup, mais pas par tous. Et comme vu dans le programme, il y a des éléments sur l'entreprise (9 à 10 semaines sur les aspects production, ce n'est pas une paille!)
* les aspects les plus macro dénoncés par Pierre Bilger dominent ensuite, en première et terminale ES. hors, sur l'ensemble des secondes générales et technologiques, 55,21% des élèves vont en première générale, dont 16,4% en 1ère ES.
* je l'ai dit, il existe une filière plus en phase avec les préconisations de Pierre Bilger, la filière STG (ex STT). D'après les stats dont je dispose, 13,4% du total des élèves de seconde générale ou technologique emprunte la voie STT, soit une proportion proche de celle observé pour ES (merci Virginie pour ces stats, source ici et ici).

En résumé :
* une proportion somme toute modeste est (mal?)formée par les enseignants du secondaire dans les filières ES les plus "macro"
* une proportion proche est (bien?)formée, selon les voeux de Pierre Bilger, dans les filières STG
* le reste n'est pas formé... (en tout cas pas au lycée, là où porte la critique de Pierre Bilger).

En conclusion :
La méconnaissance  de l'économie tient sans doute plus au fait que nombre de personnes ne recoivent jamais de formation en économie, qu'aux programmes de l'éducation nationale ou à l'idéologie des enseignants.

PS : je pense que le débat autour de l'entreprise et de sa perception a été relancé par les résultats d'un sondage qui a trainé un peu partout, selon lequel 75% des jeunes souhaitaient travailler dans la fonction publique. Je signale que le Medef a commandé une nouvelle étude à la Sofres. Sur l'ensemble des sondés, 51% souhaitent travailler en entreprise, 34% dans la fonction publique, 13% en association, 3% ,ne se prononcent pas. Enquête réalisée avant les manifs CPE. Comme je l'ai déjà dit, les discours stupides de certains responsables patronaux (Parisot, qui essaie de se rattraper depuis ; Dassault, qui persiste et signe) sur l'entreprise et l'impératif de précarité sont pour une part responsable de la vision de la population sur l'entreprise. Leur responsabilité pourrait être plus grande que celle des enseignants de ES...
Par Olivier Bouba-Olga
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Vendredi 2 juin 2006 5 02 06 2006 19:30
J'ai reçu un commentaire d'un certain Olivier sur une déclaration de Luc Ferry dans mon dernier billet :
"Les programmes d'économie me semblent, en effet, hors du monde, bourrés d'idéologie. Je n'ai pas réussi à les changer autant que je l'aurais voulu, mais j'y ai quand même introduit des notions aussi extravagantes qu'« entreprise » ou « marché », qui étaient absentes des textes avant mon arrivée".

Je ne reviens pas sur la prétendue idéologie, déjà commentée. En revanche, je signale que Luc Ferry a été nommé ministre le 7 mai 2002. Et que je suis aller consulter les programmes en vigueur avant son arrivée : le programme SES de seconde de 1999-2000, puis celui de 2000-2001 : on y parle d'entreprise... Le programme de première ES de 2001-2002 : on y parle de marché... Je n'ai pas enquêté plus avant, si quelqu'un en a l'envie ou le courage, mais m'étonnerais pas que cela confirme que Monsieur le Ministre est un fieffé menteur.

J'ai ensuite été lire l'interview complète de Luc Ferry accordée à l'Expansion le 31 mai dernier (il y a trois jours, donc).
Sur l'Université :
"L'université n'est pas une école professionnelle. Il est normal, et même souhaitable, que certaines disciplines y soient enseignées sans souci de rentabilité ni même de débouchés. Il y a pour cela d'autres filières, celles des grandes écoles, bien sûr, mais aussi celles des BTS ou des IUT, et toute la voie professionnelle."

Monsieur Ferry a dû rater la création des DESS (années 70 de mémoire), aujourd'hui baptisés Masters pro, des IUP, licences professionnelles et tutti quanti. Je suis d'accord sur le fait que l'Université n'est pas qu'une école professionnelle, mais elle propose depuis longtemps des diplômes professionnalisant qui marchent bien. A oui, j'oubliais : il faudrait rappeler à Monsieur Ferry que les IUT font partie de l'Université...

Ailleurs, dans le même article :
"Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne suis pas favorable à la sélection à l'entrée des universités. Un titulaire du bac doit avoir le droit d'aller voir à quoi ressemble l'enseignement supérieur. Le problème ne se pose que parce que le bac a baissé de niveau dans des proportions inquiétantes en quelques décennies. Si nous avions maintenu un niveau convenable, il n'y aurait pas de discussion sur la sélection à l'entrée des universités. Le problème, comme me disait un peu méchamment un président de jury, c'est qu'« aujourd'hui, pour ne pas avoir le bac, il faut en faire la demande »

Thématique récurrente du niveau qui baisse. Thématique pas vraiment nouvelle (source des citations ici) :

"Le niveau baisse, mais les coûts de l'école augmentent" (Un député fribourgeois, La Liberté 29.10.2001).
«Nous sommes préoccupés du maigre résultat obtenu, dans les examens, par l’analphabétisme secondaire… »«La décadence est réelle, elle n’est pas une chimère: il est banal de trouver vingt fautes d’orthographe dans une même dissertation des classes terminales.» (Noël, Deska, 1956).
«Avec les copies d’une session de baccalauréat, on composerait un sottisier d’une grande richesse…»«L’enseignement secondaire se primarise…» (Lemonnier, 1929).
«J’estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas l’orthographe.» (Bérard, 1899).
 «D’où vient qu’une partie des élèves qui ont achevé leurs études, bien loin d’être habiles dans leur langue maternelle, ne peuvent même pas écrire correctement l’orthographe?» (Lacombe, 1835)

Je vous recommande de lire le texte qui accompagne les citations ci-dessus, petite synthèse instructive avec références biblio si besoin.

Pour finir :
"je vous dirai que, lorsqu'on est à la tête d'un ministère, c'est le contraire de ce que les gens pensent : non seulement on n'est pas coupé du réel, mais c'est peut-être le seul endroit d'où on le voit tel qu'il est (...) au point que, souvent, les conseils des experts vous semblent relever du café du commerce"

Sûr que les propos de notre ex-Ministre eux, ne relèvent absolument pas du café du commerce...

Par Olivier Bouba-Olga
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Lundi 5 juin 2006 1 05 06 2006 08:45
J'ai évoqué rapidement dans mon dernier billet quelques idées reçues véhiculées par un ancien Ministre de l'Education Nationale. Afin de compléter et mieux cibler les problèmes éventuels, petit exercice statistique.

Supposons quà la date t, 50% des élèves poursuivent leurs études jusqu'au bac ; 50% s'arrêtant à un niveau inférieur. Supposons en outre que le niveau moyen pour ceux allant jusqu'au bac soit de 100, et de 50 pour ceux s'arrêtant plus tôt.

Entre t et t+n, on va supposer, hypothèse qui me semble pertinente, que la proportion de ceux allant jusqu'au bac augmente significativement, disons à 80% (c'est l'objectif annoncé). Les 20% restant arrêtent leurs études avant le bac. On peut supposer que cette massification de l'enseignement conduit à une érosion du niveau moyen observé au bac (les enseignants ont du mal à s'adapter à leur nouveau public, les moyens ne suivent pas, les élèves continuant leurs études ont un niveau initial de capital humain, social, culturel plus faible, etc...), qui passe, disons d'un indice 100 à un indice 90 (cette baisse serait à valider empiriquement). Je supposerais que le niveau de ceux s'arrêtant plus tôt est inchangé (indice 50), même si l'hypothèse d'une augmentation serait sans doute plus pertinente.

Quid de l'évolution du niveau moyen?

L'évolution du niveau moyen
 
niveau bac

niveau inférieur
niveau moyen de la population
  effectifs indice de niveau effectifs indice de niveau  
 t 50% 100 50% 50 75
t+n 80% 90 20% 50 82

Sous les hypothèses mentionnées, on observe que le niveau moyen global de la population augmente significativement, en dépit d'une baisse locale du niveau observé pour ceux allant jusqu'au bac. Etant donné que la massification de l'éducation touche à peu près tous les niveaux (collège, lycée, supérieur), l'ensemble des acteurs observent (ou pensent observer) localement une baisse et ne voient pas l'accroissement global du niveau des élèves.

Si l'on considère que ce petit modèle d'évolution est pertinent, le discours sur la baisse du niveau, et surtout les pseudo-explications que l'on s'empresse de développer tombent (les jeunes sont tous nuls, y'a plus que leurs jeux vidéos, feuilletons et sms qui les intéressent / les méthodes pédagogiques des enseignants sont toutes nulles, pas étonnant avec un tel ramassi de fonctionnaires marxistes, etc...). Le problème tiendrait plutôt à la "massification" de l'enseignement secondaire et supérieur, et à la difficulté d'encadrement de ce nombre croissant d'élèves et d'étudiants. Une fois encore, je renvoie à ce petit texte, qui permet de bien poser les bases du problème.
Par Olivier Bouba-Olga
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