La stratégie du poisson rouge
Dans les nouvelles géographies du capitalisme, j'explique que pour favoriser l'adaptation des économies à l'approfondissement de la mondialisation, deux grandes stratégies dominent. J'ai qualifiée la première de stratégie du poisson rouge, la deuxième de stratégie du pingouin.
Je me concentre ici sur la première, que je décris ainsi :
Stratégie libérale que nous qualifierions volontiers de stratégie du poisson rouge : Comme dans la publicité Ikéa, où le poisson redécouvre émerveillé, à chaque tour de bocal, l'étagère fraîchement installée, certains économistes redécouvrent béatement les vertus supposés du libéralisme, en oubliant un peu trop rapidement les dégâts économiques et sociaux qu'engendre nécessairement le modèle qu'ils défendent. (p. 200-201)
Alors bien sûr, la Banque Mondiale commence par des exemples imparables :
Par exemple, le Rwanda a tout récemment éliminé une loi qui datait de l'époque coloniale et qui n'autorisait qu'un seul notaire pour l'ensemble du pays. Aujourd'hui, grâce à la réforme, près de 36 notaires ont ouvert leur cabinet dans le pays, avec pour résultat de réduire considérablement le temps nécessaire pour démarrer une entreprise.
Au Yémen, le gouvernement a éliminé un impôt sur la production de 10% que les entreprises devaient payer chaque fois qu'elles vendaient leurs produits à d'autres entreprises. Au niveau du consommateur, le montant total de ces impôts, en fait une imposition sur le chiffre d'affaires déguisée, était de loin plus élevé que la marge bénéficiaire de l?entreprise sur ces produits. En remplaçant l'impôt sur la production par un impôt de 5% sur les ventes aux consommateurs, le Yémen a pu diminuer le taux d'imposition total de 79% à 48%, ce qui a grandement aidé tant le monde des affaires que les consommateurs.
Ok, rien à redire, on comprend bien que travailler à la suppression de ce genre d'abérations et, plus généralement, à la simplification de certaines règles et procédures ne peut que reccueillir l'aval de tous.
Là où les choses sont moins évidentes, c'est lorsque l'on regarde les indicateurs retenus. Premier exemple, s'agissant de l'embauche des salariés : "Doing Business measures the regulation of employment, specifically as it affects the hiring and firing of workers and the rigidity of working hours. (...) ". Pour cela, ils construisent notamment un indicateur de rigidité de l'emploi.
Comment? Explications :
En clair : si les entreprises peuvent embaucher en CDD pour n'importe quelle tâche, c'est bien, sinon, c'est mal. Si les CDD durent plus de 5 ans, c'est bien, sinon c'est mal. Si l'écart entre salaire minimum et productivité moyenne du travail est grand, c'est bien, sinon c'est mal... Inutile de vous dire qu'à ce petit jeu, la France est mal classée : 56 sur 175.
En oubliant que flexiblité des entreprises et flexibilité du travail ne riment pas nécessairement. Dans le cadre du modèle du toyotisme, par exemple, on assure aux salariés un contrat de long terme, on investit considérablement en formation, ce qui renforce la productivité et la polyvalence des salariés, et ce qui garantit une très bonne flexibilité à l'entreprise (cf. cet autre post pour des développements). Avec des performances pas vraiment mauvaises paraît-il.
Je ne dis pas, bien sûr, qu'il faut mettre en place pour tous et partout des contrats à vie. Je dis que la flexibilité et la compétitivité des entreprises peut être atteinte par différents moyens, présupposer une one best way est pour le moins contestable lorsque l'on voit la diversité des solutions mises en oeuvre par des pays capitalistes de niveau de développement comparable.
Autre exemple, sur le thème des impôts qui pèsent sur les entreprises :
Et bien sûr, vous l'aurez deviné, si les impôts sont élevés, c'est mal, s'ils sont faibles, c'est bien. En oubliant que les impôts, il paraît que ca alimente le budget des gouvernements et qu'ils donnent lieu, ensuite, à des dépenses publiques, dépenses qui, paraît-il (c'est peut-être une rumeur), permettent de renforcer la compétitivité des entreprises (dépenses d'éducation, de formation, de recherche, d'infrastructure, etc...).
Oui, mais ca, le rapport n'en parle pas. D'ailleurs, ils le reconnaissent :
Là encore, je ne dit pas qu'il faut augmenter les impôts qui pèsent sur les entreprises, mais affirmer a priori qu'un taux d'impôt élevé est une mauvaise chose est absurde, tout dépend de ce que l'on fait de l'impôt collecté.
Bon, je n'insiste pas plus, tout est dans la même veine...
Deux remarques complémentaires :
Le Monde reprend les conclusions du rapport dans un article daté du 7 septembre 2006, en titrant "La France améliore son attractivité mais reste encore très mal placée". Titre particulièrement stupide, puisque le rapport de la Banque Mondiale ne parle absolument pas d'attractivité des entreprises... La journaliste s'est mélangée les pinceaux, entre les conclusions du rapport, d'une part, et la critique faite par le gouvernement français, d'autre part : Pascal Clément, Ministre de la justice, a en effet critiqué le rapport Doing Business en ces termes :
Assez d'accord avec cette critique ... mais avouez que c'est assez cocasse qu'un membre du gouvernement français, dont on ne peut pas dire qu'il vante l'attractivité française (tout fout le camp mon bon monsieur, les jeunes s'enfuient à Londres ou à New-York, les entreprises partent en Chine, etc...), et qui reprend à l'envie le thème de la lourdeur administrative, du manque de flexiblité du marché du travail (CNE, CPE, ...), des freins mis aux entreprises, etc... en vienne à changer de discours lorsqu'il se sent attaqué par une organisation internationale...
Deuxième remarque : l'étude de la Banque Mondiale n'est pas une simple petite étude vouée à disparaître au fond de je ne sais quel tiroir. Comme le rappelle Le Monde :
Bref, encore un bel exemple de Benchmarking stupide dont les organisations internationales et les gouvernements sont de plus en plus friands.