Libéblog - Attractivité de la France : du discours aux faits

Publié le par Olivier Bouba-Olga

cls_conomistes.jpgLibération m'avait sollicité pour participer à un blog (en compagnie de Bruno Amable, Alexandre Delaigue et Peirre-Yves Géoffard) pendant la campagne présidentielle (titre : La Campagne Déchiffrée). L'expérience continue avec un nouveau titre : "Les Eco-comparateurs" et un nouveau sous-titre : "la vie économique française et le programme du gouvernement décryptés par des spécialistes". Premier billet posté sur l'attractivité de la France. Je le poste aussi ici, n'hésitez pas à réagir ici où là-bas.


Pour la cinquième année consécutive, Ernst & Young a présenté son étude sur l’attractivité européenne organisée selon deux axes : il s’agit d’abord d’une mesure de l’image de l’Europe et de celle de ses concurrents perçue par 809 décideurs internationaux, et ensuite d’une analyse de la réalité des implantations internationales recensées dans le « European Investment Monitor » d'Ernst & Young. J’avais commenté les résultats sur données 2005 dans ce billet. Je récidive aujourd’hui.
 En remarquant d’abord que la presse a relayé de bien curieuse façon les résultats de l’étude, avec comme titre de l’article du Monde : « Investissements étrangers : la France reste attractive mais se fait rattraper par ses concurrents », mais surtout pour la Tribune (€) : « Attractivité : la France risque la relégation en deuxième division »… Damned, me suis-je alors exclamé, le problème doit être sérieux…
 
Et en effet, les chiffres sont édifiants :
 

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La France, 2ème du classement en 2005, a dégringolé brutalement en 2006 à la … 2ème place, toujours derrière le Royaume-Uni, et toujours devant l’Allemagne. En termes de créations d’emplois (20 509 emplois créés en 2006 dans l’hexagone), elle est 3ème derrière la Pologne (largement première : les PECO attirent moins de projets, mais des projets de plus grande taille, plus intensifs en main d’œuvre) et le Royaume-Uni. On y apprend en outre que la France se caractérise par une « domination des services aux entreprises et du secteur des logiciels (74 et 72 projets) » et qu’elle est « n°1 européen des implantations de fonctions industrielles ». Tout va mal, donc…

Y a-t-il eu un bug dans la rédaction du titre de la Tribune ? Que nenni. Le titre se réfère non pas aux statistiques sur les projets effectivement réalisés, mais à l’autre partie de l’étude, sur les discours des dirigeants. Pour ces derniers, si la France est appréciée pour son haut niveau technologique, son système éducatif et son système de santé, elle serait pénalisée par « le niveau de croissance, le modèle social et l’environnement juridique et fiscal des entreprises » (la Tribune, p. 30). Marc L’Hermitte, associé chez Ernst & Young, ne craint donc pas d’affirmer que « la France risque la relégation dans la deuxième division des pays attractifs » (même source). A moins, bien sûr, nous dit-on, qu’elle ne réponde aux deux premières exigences des dirigeants : en renforçant la flexibilité pour 47% d’entre eux, ou en simplifiant les procédures administratives pour 44%.

Apparemment, ni les  consultants d'Ernst & Young, ni les journalistes ne  s'interrogent sur ce décalage entre discours et faits.  Je pense qu'ils résolvent le paradoxe apparent en considérant que les faits éclairent les tendances passées, alors que les discours  anticipent sur les tendances futures.  D'où la proposition suivante : jusqu'à présent, ça va, mais attention, procédez aux réformes que l'on vous indique, sinon  gare à vous.

Sauf que  cette résolution du paradoxe ne tient pas trop la route. En effet,  la rigidité supposée du marché du travail français et la complexité supposée de son administration ne datent pas, me semble-t-il, de l'année 2005. On pourrait même poser l'hypothèse que les réformes économiques menées ces dernières années orientent plutôt le système français dans la direction souhaitée par les dirigeants d'entreprise. Comment comprendre alors que l'attractivité du pays a été et reste bonne (dans les faits, pas dans les discours), en dépit de ces configurations institutionnelles supposées néfastes? Les entreprises ayant investi en France seraient-elles donc à ce point irrationnelles? On peut s'interroger...

On peut s'interroger  en se disant que c'est le mode de résolution du paradoxe qui n'est pas le bon. Hypothèse alternative, donc : les dirigeants d'entreprises agissent en rationalité limitée. Ils développent, au fur et à mesure de leur activité, certaines représentations du monde (mon hypothèse pourrait être qualifiée de Penrosienne).  Représentations du monde  plutôt convergentes, en raison de leurs interactions (au sein par exemple des instances patronales - le Medef en France), et parce qu'ils partagent des sources d'information similaires (on peut supposer par exemple que les dirigeants français sont majoritairement abonnés au Figaro ou à la Tribune, qui  relaient l'actualité économique d'une certaine manière (cf. le titre de la Tribune supra), plutôt qu'à Libération ou à l'Humanité. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une hypothèse héroïque).  Ils en viennent donc à considérer qu'il existe un modèle optimal (forte flexibilité du travail, faible intervention de l'Etat, etc) et, logiquement, lorsqu'ils constatent que les caractéristiques du système institutionnel français ne correspondent pas aux canons du modèle supposé optimal, ma foi, ils  en déduisent logiquement que la France va souffrir en termes d'attractivité.

Ceci n'est pas nécessairement anodin : ces conventions partagées par les dirigeants d'entreprises peuvent influer sur leurs décisions. Si tous décident que la Chine est le nouvel Eldorado, et vérifiant -ce qui est plutôt rassurant en incertitude radicale- que tous les autres dirigeants partagent le même sentiment, eh bien ils peuvent décider de s'y implanter, même si une analyse plus poussée leur montrerait que ce choix n'est pas nécessairement optimal. Je ne dis pas que tous les investissements en Chine procèdent de cette logique conventionnelle, je ne dis pas qu'ils sont nécessairement sous-optimaux, mais je pense sérieusement qu'elle explique certaines décisions d'investissement.

Conclusion?  Il convient  toujours de se méfier de l'analyse des discours. Non pas que leur analyse soit inutile : elle renseigne sur les représentations sociales des collectifs d'acteurs, représentations qui influent ensuite (au moins partiellement, mais seulement partiellement : pour preuve le nombre de projets développés en France) sur leurs comportements. Mais il convient de  croiser l'analyse de ces représentations à l'analyse des faits économiques. On aurait pu souhaiter que la Tribune ou le Monde se livrent un tant soit peu à cet exercice, plutôt que de prendre pour argent comptant les discours des dirigeants... 

Publié dans Territoires

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P
J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter. <br /> Cordialement
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M
L’utilisation du chiffre des IDE est souvent utilisé pour nous expliquer que le problèmes des délocalisation est un problème mineur, voir un non problème C’est donc avec intérêt que j’ai lu l’étude d’Ernst & Young qu evous nous avez transmise.  Le problème des IDE est que l’on mélange des choux et des carottes : d’un côté des centres de production ,de R&D qui créent réellement de la richesse, de l’autre des plate-formes logistiques, des bureaux de vente… Ainsi, parmi les plus grands investisseurs en Europe, il y a DHL. Quelle richesse DHL crée DHL ? DHL est simplement un concurrent de nos services postaux traditionnels. Il y a donc de multiples manières de lire ce rapport. A titre personnel, je l’ai lu de manière beaucoup moins optimiste que vous et ai pu y voir, au contraire, une confirmation de mes craintes, concernant les délocalisations et autres.  Parmi le spoints négatifs, je note « Il est indéniable que les coûts de production relativement élevés que pratique l’Europe occidentale la privent d’une part des décisions d’implantation dans les secteurs industriels (49% de suffrages par rapport à sa moyenne qui est de 55%) ». Or, à une autre page, il est indfiqué que « les fonctions industrielles fournissent encore 70% de la totalité des créations d’emploi. En moyenne, un seul projet industriel crée un nombre d’emplois équivalent à près de trois projets tertiaires. L’Europe occidentale se caractérise en général par un bon score en termes de projets mais ceux-ci ne sont pas toujours de forts pourvoyeurs d’emplois (64 emplois créés en moyenne par projet) ».  A l’inverse, « les impressions positives à l’égard de l’Europe sont pour la plupart liées aux perspectives d’investissements en Europe centrale et orientale : presque les trois quarts des personnes interrogées (71%) lui accordent plus de crédit en termes de dynamisme et de changement ».  Pour la France, il est indiqué qu’il y a domination des services aux entreprises et du secteur des logiciels. Le problème de ces implantations de services aux entreprises est qu’elles représentent simplement une offre de substitution à des entreprises françaises (cas typiquement de DHL versus la Poste). De même, les éditeurs de logiciels « purs » (tel que Business Object, par exemple) sont en nombre beaucoup plus limité que les SSII qui réalisent des prestations logicielles sur-mesure, rentrant, pour moi, de fait, dans le cadre de service aux entreprises (cas de sociétés telles que CAP GEMINI, SOPRA ou l’américain EDS), la France ayant une forte tradition d’externalisation dans le domaine informatique.   Pour aller dans ce sens également, il est noté explicitement que, parmi les atouts majeurs de l’Europe occidentale, on compte la densité et la richesse du marché communautaire.  En conclusion, suite à la lecture de ce rapport, je suis convaincu que la grande majorité des IDE représente simplement l’implantation de petites structures, des têtes de pont locales d’entreprises étrangères (bureaux de vente, marketing, petite structure de support) souhaitant concquérir le marché de ll’Europe occidental et que ces IDE ne vont que très peu contribuer à la création de richesses, à l’équilibre de notre commerce extérieur (souvent bien au contraire).  D’autres point négatifs peuvent être également relevés.  Ainsi, il est indiqué que les investissements en Europe sont majoritairement approvisionnés par des flux intra-européens et que les flux externes sont en diminution.  Enfin, ce rapport insiste sur une Europe concurrencée pour la Recherche & Développement, en indiquant une forte chute d’attractivité entre 2004 et 2007, en particulier dans les domaines de la R&D et du Design (10 points en moins en 3 ans). Une des explications majeures y est indiquée. Extrait « Dans un futur proche, pour les centres de Recherche & Développement ainsi que pour les fonctions administratives et toutes opérations de back office, l’Europe est susceptible de perdre du terrain au profit de l’Inde. Les avancées technologiques de ces dernières années ont, aux yeux des investisseurs, représenté une compensation tout à fait satisfaisante à l’insuffisance de ses infrastructures. L’Inde capitalise désormais sur des forces reconnues : haut niveau de formation, compétences technologiques et pratique courante de l’anglais ».  
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A
La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi et  la statistique c'est la première des sciences inexactes. (GONCOURT)
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L
Les propriétaire de journaux veulent que leur journaux se vendent...Est ce le cas ?Qu'en est il économiquement de l'état des sociétés éditrices ?Tous comme les chiffres de cet article démentent un discours connu, les chiffres des sociétés de presse démenteraient-ilsles problème financiers censés être vécus par les mondes, les libérations, les kos, les tribunes....etc  ?
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F
Un commentaire, c'est lapidaire, par définition. Je dis "ignorants" pour aller vite. Vous préférez prendre le temps de la périphrase pour ne pas dire simplement "corrompus", libre à vous. Chacun son style. Et je donne mon avis, point barre, donnez le vôtre sans faire de chichis.Le mécanisme que vous décrivez peut aussi bien expliquer l'hostilité au libéralisme et à l'entreprise de nombre de journalistes, le milieu n'étant pas franchement à droite (d'après les sondages faits auprès des journalistes, ça n'est pas juste une impression subjective). Je ne pense pas qu'il soit facile d'écrire un article libéral dans Libération. Ca n'est pas impossible, mais ça suppose de supporter une certaine pression sociale.Les propriétaires des journaux veulent que leurs journaux se vendent, pas que leur contenu éditorial reproduise leur vision du monde. S'il y a un biais, il vient bien plus du public que de l'actionnaire.Par ailleurs, la presse me semble objectivement assez diverse du point de vue de l'opinion, en particulier économique. Je crois que ceux qui la jugent "à la solde de X", que X soit le grand kapital ou l'hydre marxiste, font en fait une fixation sur les opinions qui ne leur plaisent pas dans la presse, et ne voient plus qu'elles.Les déterminants d'une ligne éditoriale sont nombreux et complexes. Dans le cas qui nous préoccupe dans ce billet, je pense que c'est plutôt le manque d'esprit critique et de culture économique qui est en cause. Les journalistes ont dû reprendre peu ou prou le communiqué ou la synthèse proposée par Ernst & Young, sans se sentir suffisamment sûrs d'eux pour opposer leur expertise à celle du cabinet. Pas la peine d'aller chercher des pressions d'actionnaires ou des coups de fils occultes. Maintenant si vous avez des infos précises dans l'autre sens, je suis preneur.
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