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Dans le débat autour du CPE, j'ai entendu à plusieurs reprises l'affirmation selon laquelle les jeunes diplômés seraient également concernés par le problème de l'accès à l'emploi avec, comme preuve irréfutable, le cas de Monsieur ou Madame Untel, Bac+5 en poche, et toujours sur le carreau... Pourquoi les jeunes diplômés rencontreraient-ils des problèmes d'insertion? Car, comme tous les autres, nous dit-on, ils manquent d'expérience. D'où l'utilité d'un contrat plus flexible, tel le CPE.
Toute la question est de savoir si l'on peut généraliser le cas de Monsieur ou Madame Untel. Pour cela, il convient de collecter un peu d'information sur le taux de chômage des jeunes en fonction du diplôme obtenu et là, oh surprise !, on s'aperçoit que ce taux diminue très significativement avec le niveau d'étude :
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On peut aller un cran plus loin dans l'analyse, pour tordre le cou à une autre idée reçue : celle consistant à affirmer qu'un engagement dans des études supérieures courtes (type IUT et BTS) serait nécessairement préférable à un investissement dans des études plus longues. D'où la hiérarchie implicite, dans l'esprit des lycéens devant choisir leur orientation, entre IUT, BTS et fac. S'il est exact que les études supérieures courtes offrent un bon accès à l'emploi, le niveau de responsabilité des emplois occupés est significativement moins forte que celui obtenu avec un diplôme Bac+5 :
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Resutat éloquent, me semble-t-il, qui ne signifie pas que les DUT/BTS sont à éviter, mais plutôt qu'ils sont adaptés aux personnes désirant accéder rapidement au marché du travail. Les lycéens ayant les moyens d'investir plus longtemps dans l'éducation et voulant accéder à des emplois à plus haut niveau de responsabilités auraient tout intérêt à s'engager dans des formations plus longues...
Dans tous les cas, pour revenir au problème de départ, il s'avère que l'investissement dans les études reste le meilleur moyen de se prémunir contre le chômage ; et que résoudre le problème du chômage des jeunes passe certainement plus par un effort de formation / qualification des jeunes que par une flexiblisation (déjà conséquente) du marché du travail.
Dans les articles précédents consacrés au chômage des jeunes, j'ai insisté sur le fait que le problème essentiel tenait moins à l'âge et à la flexibilité du marché qu'à une déficience en matière de qualification. D'où une préconisation essentielle : augmentant l'effort de formation ! Ceci est vrai, particulièrement s'agissant de l'enseignement supérieur, tant la compétition économique suppose que l'on dispose, dans les pays développés, d'une main d'oeuvre hautement qualifiée. Qu'en est-il de l'effort en la matière ?
Si les dépenses globales de formation en France sont dans la moyenne des pays développés, celles consacrés à l'enseignement supérieur sont plutôt en deçà (source : Ministère de l'Education Nationale) :
Ce n'est cependant pas le problème essentiel : si l'on distingue la dépense par étudiant en fonction des filières détude (graphique ci-dessous, source : Minsitère de l'Education Nationale), on s'aperçoit que l'Université (hors IUT) est de très loin le parent pauvre, en dépit du fait que les filières longues de l'Université permettent une très bonne insertion sur le marché du travail et une qualité d'emploi très supérieure à celle des DUT/BTS et quasiment identique à celle des grandes écoles (Cf. article précédent) :
On ne peut donc que louer la qualité des enseignants de l'Université : avec une dépense moyenne par élève très significativement inférieure à celle des autres filières, ils parviennent à obtenir des performances en termes d'insertion exceptionnelles !
Pour en savoir plus : [L'Etat de l'Ecole]
En France, la voie royale pour accéder à un emploi de qualité consiste à s'orienter dans des prépas, puis à décrocher son entrée dans la meilleure école possible. Mais bien sûr, cela ne dépend pas que des mérites individuels : la reproduction sociale joue à plein, comme en témoigne ce petit tableau, trouvé sur le site de l'observatoire des inégalités :
| Composition sociale des classes Unité : % |
|||
| 6ème 1995 |
Terminale S 2001 |
Classes prépa 2002 |
|
| Agriculteurs | 2 | 2 | 2 |
| Artisans, commerçants | 8 | 7 | 7 |
| Cadres supérieures | 12 | 29 | 42 |
| Enseignants | 3 | 8 | 12 |
| Professions intermédiaires | 15 | 19 | 14 |
| Employés | 16 | 13 | 9 |
| Ouvriers | 32 | 15 | 6 |
| Retraités et | 12 | 7 | 8 |
| Inactifs | |||
| Source données : Christian Baudelot - 2003, Mai 2003 Colloque de l’Ecole normale supérieure Démocratie, classes préparatoires et grandes écoles | |||
Là où ca fait mal, c'est lorsque l'on rapproche ces chiffres de l'effort financier entrepris par la collectivité pour les étudiants des différentes filières : 13170 € par étudiant de classe prépa, 6 820€ par étudiant de l'Université (hors IUT)... (Cf. le graphique repris dans un article précédent)....
Ce sur-investissement renforce à l'évidence la reproduction sociale. Quelle solution? Il en existe deux :
i) faire de la discrimination positive afin d'ouvrir les portes des grandes écoles à ceux qui n'y avaient pas, jusqu'à présent, accès. C'est ce que fait Sciences Po Paris, en intégrant des élèves issus de Zep. Plus radicalement, on pourrait suggérer que, dans chaque lycée, un certain pourcentage des élèves aient un accès automatique aux classes prépa, ce qui aurait l'avantage d'éviter la concentration des meilleurs élèves dans les meilleurs établissements (étant entendu que ces établissements ne sont pas intrinsèquement meilleurs : ils obtiennent de meilleurs résultats seulement parce que les élèves des catégories sociales élevées y sont concentrés...),
ii) supprimer les grandes écoles. Ce qui n'a rien d'aberrant, si l'on observe que le système des grandes écoles est une spécificité française, nombre d'autres pays développés s'en sortent très bien sans. Cette deuxième solution n'a cependant que peu de chances d'être mise en oeuvre, pour une raison très simple : les politiques sont quasiment tous issus de ces écoles, et souhaitent que leur progéniture en profite également... Elle aurait pourtant l'avantage d'empêcher, précisément, que les élites du pays soient tous coulés dans le même moule : même si le moule est de grande qualité, il conduit forcément a une certaine uniformisation des visions du monde.
Je ne dis pas que tous les politiques pensent la même chose, mais que tous regardent le monde avec les mêmes lunettes. S'agissant de l'économie, avec, pour l'essentiel, leurs lunettes de macro-économiste. On gagnerait sans doute à ce que d'autres personnes, issues d'autres milieux et d'autres formations, munies d'autres lunettes, puissent participer aux débats et surtout, bien sûr, aux prises de décision...
| Filière | 1er + 2ème voeux | Part dans l'ensemble |
| Sciences économiques | 111 | 2,1% |
| Histoire de l'Art | 194 | 3,6% |
| Arts du spectacle | 210 | 3,9% |
| Sciences du sport | 377 | 7,1% |
| Psychologie | 593 | 11,1% |
| Total Université | 5328 | 100% |
La rédaction des CV me semble en revanche superflue, en tout cas à court terme : puisqu’on n’apprend rien d’utile à l’insertion professionnelle, je ne vois pas l’intérêt de rédiger des documents vierges. Ca ne fera qu’accroître le problème de la déforestation.
[J'étais en
train de rédiger un petit billet sur le sujet du recrutement local à l'Université, et je viens de voir via le blog d'Etienne Wasmer que les esprits s'échauffent sur le sujet... J'ai donc finalisé rapidement ce billet, qui mériterait sans doute des compléments/précisions, mais bon, ca
viendra peut-être via les commentaires et autres billets... Add : je viens de voir que Blogizmo a réagi aussi, avec certains arguments qui convergent avec les miens, d'autres qui complètent... ca va chauffer!]
Les procédures de recrutement à l’Université
Pour obtenir un poste d’enseignant-chercheur, il convient d’abord de soutenir avec succès une thèse de doctorat. Les candidats déposent ensuite un dossier auprès du CNU (Conseil National des Universités), examiné par deux rapporteurs (un Professeur des Universités et un Maître de Conférences de la discipline), qui se prononcent sur l’aptitude du candidat à postuler sur les emplois de Maître de Conférences : c’est la phase de qualification. Le dossier est composé d’un CV reprenant la formation du candidat, la liste de ses travaux de recherche, son expérience d’enseignement, les autres volets éventuels de son activité, le rapport de soutenance de la thèse, la thèse et les articles publiés. Le critère essentiel pour être qualifié est la qualité des travaux de recherche, que l’on cherche à évaluer au travers de l’analyse du rapport de soutenance, et au travers du nombre et de la qualité des publications (on peut s’en remettre pour cela aux classements des revues scientifiques).
Les candidats qualifiés postulent ensuite sur les emplois vacants ouverts au concours, emplois qui peuvent être profilés (indication d’une spécialisation genre « histoire de la pensée ») ou non. Une première étape consiste en une sélection sur dossier, qui reprend en gros les mêmes éléments que pour le dossier de qualification. Les candidats dont le dossier est retenu sont ensuite auditionnés une vingtaine de minutes (10 minutes de présentation, 10 minutes de question) par la Commission de Spécialistes de l’UFR. Les questions portent pour l’essentiel sur l’activité de recherche, parfois aussi sur l’activité d’enseignement. La Commission de Spécialistes établit ensuite un classement. Le premier sur la liste prend le poste ; s’il ne le prend pas, c’est le second qui l’occupera, etc. Il y a donc un double processus de sélection : national avec l’étape de qualification, local avec la phase sélection sur dossier et audition.
Ce processus de sélection est-il efficace ?
Globalement, je dirais non. Pour le comprendre, il faut d’abord s’entendre sur ce que l’on attend d’un enseignant-chercheur. En effet, le métier d’enseignant-chercheur à l’Université ne se limite pas à produire des articles scientifiques dans des revues internationales. De manière générale, je décomposerai ses missions en quatre catégories :
* activité d’enseignement et d’encadrement des étudiants
* activités administratives
* activités de recherche fondamentale
* activités de recherche appliquée
Toutes sont socialement utiles. Les activités d’enseignement, d’encadrement et les activités administratives doivent permettre que l’université fonctionne mieux, que les étudiants soient mieux formés, qu’ils aient un bon accès à l’emploi, que le taux d’échec (40% des étudiants sortent sans diplôme) diminue, etc. L’activité de recherche fondamentale a vocation à déplacer la frontière des connaissances. La recherche appliquée a vocation, côté sciences « dures » (ou « inhumaines ») à favoriser l’émergence à court terme d’inventions puis d’innovations et, côté sciences « molles » (ou « humaines ») à répondre à la demande sociale (des entreprises ou de l’Etat au sens large, notamment).
Or, dans le processus de sélection tel qu’il existe, on n’évalue pas l’aptitude des candidats à effectuer efficacement ces différentes missions. On peut se faire une assez bonne idée de l’aptitude du candidat en matière de recherche fondamentale (encore que l’aptitude du candidat à s’intégrer dans une équipe, à porter des projets, à animer une équipe, etc. ne se voit pas à la lecture des articles), on a une toute petite idée de ses capacités d’enseignement à travers le nombre et la diversité des cours et/ou TD qu’il a effectué, mais c’est bien tout[1].
A cela s’ajoute le fait que, dans l’Université française, il n’existe aucun système d’incitation à faire de bons cours, ni à prendre des responsabilités administratives (il existe bien quelques primes, mais qui sont totalement ridicules au regard du surcroît de travail, qu’il s’agisse de piloter une Licence, un Master ou une UFR, ou que sais-je encore). Je dirais même qu’il existe un système d’incitation à faire de mauvais cours : puisque la qualité de l’enseignement (ou de la direction d'un diplôme, d'une UFR, ...) ne permet pas de progresser, et que, parallèlement, la qualité de la recherche le permet, un enseignant chercheur rationnel a intérêt à bâcler ses cours (et à ne pas prendre de charge administrative) pour dégager un maximum de temps pour sa recherche. Seul l’existence de déterminants psychologiques (estime de soi), psycho-sociologique (volonté de ne pas être conspué par tous les étudiants quand on entre en amphi) ou le fait que les enseignants chercheurs aient une certaine déontologie permettent d’expliquer qu’au final, une bonne partie des cours sont de bonne qualité (à moins que ce ne soit génétique ?).
A cela s’ajoute le fait, enfin, que le ou les candidats recrutés par la Commission de Spécialiste se voient proposer un emploi à vie. Certes, il existe une période de stage d’un an. Si le candidat ne donne pas satisfaction, l’année de stage peut être prolongée d’une autre année. L’UFR peut aussi décider de ne pas titulariser le candidat, s’il ne donne vraiment pas satisfaction. Dans les faits, la prolongation de l’année de stage est exceptionnelle, et, en dehors de quelques cas très isolés, la titularisation est quasiment automatique.
Nous sommes donc dans un système où l’on doit recruter une personne pour une quarantaine d’années, sachant que l’on veut que cette personne remplisse correctement des missions variées et chronophages qu’elle n’a aucun intérêt à remplir correctement (en dehors de l’activité de recherche), et que l’on n’a quasiment aucun élément pour juger réellement de l’aptitude du candidat à remplir ces missions…
Les réseaux sociaux, substituts d’un système institutionnel défaillant...
La sociologie économique a montré depuis longtemps le rôle des réseaux sociaux dans l’obtention d’un emploi (à commencer par Mark Granovetter (1974) et ses recherches sur la banlieue de Boston, dans lesquelles ils démontrent la force des liens faibles). Des études plus récentes (par Michel Forsé en France, notamment) montrent que, en gros, 1/3 des personnes qui obtiennent un emploi sont passés par le « marché » (candidatures spontanées), 1/3 par d’autres dispositifs institutionnels (ANPE par exemple) et 1/3 par leurs réseaux sociaux (famille, amis, anciens collègues). La situation à l’université n’est donc pas franchement atypique.
En fait, le recours aux réseaux sociaux est rationnel quand le système institutionnel est défaillant, car les réseaux sociaux sont réducteurs d’incertitude. Dans le cas qui nous intéresse, le fait d’avoir côtoyé pendant plusieurs années les candidats enseignant – chercheur permet de se faire une bonne idée de sa capacité à faire de bons cours, à s’impliquer dans une équipe, à prendre des responsabilités, etc. On peut bien sûr se tromper, mais le risque est globalement réduit.
Ceci ne signifie pas que ce système est optimal, loin de là. Pour le dire vite, i) le recours aux réseaux sociaux est excluant, ii) il peut conduire à recruter des personnes de moins bonne qualité. Croire cependant que l’interdiction du recrutement local mettra fin aux dysfonctionnement du système est à mon avis erroné : tant qu’on n’améliorera pas la procédure de recrutement, les acteurs s’en remettront à leur réseau social. Si le recours aux réseaux sociaux locaux est interdit, ils s’en remettront à des réseaux sociaux non locaux. C’est d’ailleurs déjà partiellement le cas : lorsqu’un membre d’une commission de spécialiste connaît le directeur de thèse d’un candidat non local, rien ne l’empêche de collecter un peu d’information afin de réduire l’incertitude sur la valeur du candidat (j’ai cru comprendre également que c’était partiellement le cas s’agissant du concours de l’agrégation, la proportion des candidats retenus ayant des liens préexistant avec les membres du jury n’étant pas des plus faibles…).
Bref, c’est moins le localisme qui pose problème, me semble-t-il, que la défaillance des procédures institutionnelles de recrutement. A partir de là, deux préconisations en guise de conclusion :
* améliorer les procédures de sélection ex ante, en demandant par exemple aux candidats d’effectuer une séquence d’enseignement (ce n’est qu’un exemple, il y a sans doute plus et mieux à dire, on peut imaginer aussi demander de l’information sur les évaluations des enseignements que les candidats ont assuré, et introduire d'autres procédures pour évaluer les autres missions susceptibles d'être confiées aux candidats),
* le problème essentiel que l’on rencontre à l’Université, de mon point de vue, est celui de l’irréversibilité du choix. Aussi sophistiquée que soit la procédure de
recrutement, on ne pourra éviter des biais de sélection adverse. Aussi conviendrait-il d’introduire des procédures régulières d’évaluation des différentes missions confiées aux
enseignants-chercheurs, de favoriser la promotion de ceux qui remplissent correctement ces missions (en intégrant la diversité des missions assignées), de réorienter l’activité de ceux ne les
remplissant pas correctement, etc.
Je finis avec une formule un peu provoc (histoire de susciter les commentaires?) : la suppression du localisme est aux problèmes
de l’Université ce que l'instauration de la TVA sociale est aux problèmes de l'économie française…
[1] Certains proposeraient bien de retenir comme seul critère d’évaluation le nombre d’étoiles des candidats (les revues, dans certains classements, sont classées à l’aide d’un système d’étoiles). Ceci aurait un énorme avantage : on pourrait informatiser le processus de sélection. En revanche, cela renseigne assez mal sur la capacité du candidat à assurer de bons enseignements, à assumer des responsabilités administratives, à animer une équipe de recherche, etc…
Commentaire rapide sur un point particulier du projet de loi relatif aux libertés
et responsabilités des universités adopté cette nuit par le Sénat :
Qu’est-ce à dire ? C’est simple : le Président à un droit de veto sur le recrutement des personnels. Enfin, de tous les personnels sauf les lauréats du concours national d’agrégation de l’enseignement supérieur, qui concerne les disciplines Droit, Economie et Gestion.Chapitre II. « Le président »(…)Article 5, point 7 : « Sous réserve des dispositions statutaires relatives à la première affectation des personnels recrutés par concours national d'agrégation de l'enseignement supérieur, aucune affectation ne peut être prononcée si le président émet un avis défavorable motivé »(...)
Via Gizmo, j'apprends que notre notre ministre de l'Education Nationale a déclaré dans Paris-Match (après Copé, c'est Darcos qui se déchaîne dans cet hebdomadaire : va falloir que je m'abonne...) :
"Attention, en particulier aux filières sans débouché évident. Je pense à 'ES' (économique et social). Elle attire beaucoup d'élèves qui occupent ensuite de grands amphis mais se retrouvent avec des diplômes de droit, psychologie, sociologie... sans toujours un emploi à la clef".
Ceci mérite quelques explications et vérifications...
Petite précision d'abord. Quand Darcos parle de "filières sans débouché évident", il ne parle pas de débouchés professionnels : la filière ES, comme la filière S et L, est une filière générale qui nécessite une poursuite d'étude. Il parle donc de débouchés en termes de formation, ce qui est confirmé par la suite de ses propos : les bacheliers ES iraient prioritairement dans des formations générales de l'Université (droit, psycho, socio, ...), dont Darcos nous dit qu'elles sont sans débouchés. Pour éprouver la portée de ses propos, il faut donc valider 3 points :
1. les bac ES vont-ils plus souvent que les bachelier S et L dans les formations générales de l'Université?
2. réussissent-ils mieux ou moins bien que leurs petits camarades?
3. Ces formations offrent-elles des débouchés?
Pour cela, on peut s'en remettre aux statistiques de l'Education Nationale, que notre Ministre ne peut pas ne pas connaître (merci à Virginie pour l'aide matutinale à la navigation sur le site du Ministère...). Par exemple, ce document, plus précisément ce tableau :
On y apprend avec surprise que 59% des bacheliers ES s'engagent dans les filières générales de l'Université, contre 57,7% des bacs S (on appréciera l'ampleur de
l'écart) et 75% des bacs L. Symétriquement, ils sont 21,1% à s'engager dans des IUT ou STS, 5,9% dans des CPGE et 11,6% dans d'autres formations, principalement des écoles. L'Association des
Professeurs de Sciences Economiques et Sociales (APSES) complète le
tableau, toujours à partir des statistiques du Ministère de l’Education Nationale, en nous apprenant qu'en 2005-2006, "16,5% des bacheliers
E.S. s’orientaient vers des études économiques, 17,5% vers les facultés de sciences humaines et sociales (dont plus des deux tiers des étudiants provenaient de filières autres que la filière
E.S.), 15% vers les facultés de droit, et 11% vers les facultés de lettres et langues". Pour information, les filière d'économie et de droit sont parmi celles qui offrent le plus de débouchés à
leurs étudiants...
Deuxième point à vérifier : les bacheliers ES réussissent-ils moins bien leurs études supérieures que les autres bacheliers? Réponse négative là aussi, si l'on en juge par cet autre document. Le tableau 01 nous
apprend que, logiquement, les bacheliers généraux réussissent mieux que les autres bacs dans l'enseignement supérieur, et que, au sein des bacs généraux, les bacs ES ont des "scores" supérieurs à
ceux des L et inférieurs à ceux des S. Le tableau 03 nous apprend que la probabilité de réussite en Licence d'une cohorte d'étudiants est la plus forte pour ceux ayant un bac... ES. Idem pour la
probabilité de réussite en IUT. Bref, si on s'appuie sur ces chiffres, et si on suit le raisonnement de Xavier Darcos (ce que je ne ferais pas), c'est plus la filière L que la filière ES
qu'il faudrait supprimer (au fait, il a fait quoi comme bac, notre ministre?).
Dernier point, sur les débouchés des filières de l'Université. J'en avais parlé ici il y a plus d'un an : les formations professionnalisantes (Masters désormais) proposées par les Universités offrent des débouchés
importants (faible taux de chômage) et des emplois de qualité (proportion forte de personnes occupant des emplois de catégorie supérieure). Le problème n'est donc pas tant celui de la
qualité des formations ou de l'adéquation système éducatif/système productif que : i) une orientation
excessive des bacheliers, sans qu'on observe de spécificité pour les bacs ES, dans des filières offrant des débouchés en nombre insuffisant, et, symétriquement, un manque d'étudiants dans des
filières qui en offrent (sciences et sciences économiques notamment), ii) un taux d'échec important dans les premières années (sans spécificité, là encore, des bacs ES), iii) la
difficulté pour certains d'atteindre et d'être sélectionnés dans des formations de Master.
Bon, mais tout cela, Xavier Darcos le sait parfaitement bien. Il est Ministre de l'Education Nationale, quand même. Comment alors comprendre sa déclaration? Deux hyptohèses :
H1. Xavier Darcos sait que notre président a obtenu en 1973 un bac B (ancêtre du bac ES), puis qu'il s'est lancé dans des études de Droit. Sa déclaration a donc pour
but de se moquer de Notre Président de la République, ce qui ne se fait pas,
H2. Plus machiavélique. Xavier Darcos sait que certains proches du gouvernement, voire des membres du gouvernement, voudraient bien supprimer la filière ES, mais pour d'autres motifs
(voir ici et
là pour une discussion avec
Pierre Bilger). Intelligent comme il est, il sait que ce ne serait pas très malin. Il attaque donc la filière ES en s'appuyant sur des éléments dont il sait pertinemment qu'ils seront très vite
réfutés par les économistes, qui savent quand même analyser les statistiques et dire des choses sur les débouchés en termes d'emploi. De cette façon, la filière ES devient difficilement
attaquable... Un peu tordu ? Sans doute, mais, après tout, il se dit bien qu'il a annoncé très vite 10 000 suppressions de postes dans l'EN pour éviter les 17 000 que Sarkozy voulait...
Vous n'êtes pas sans le savoir, Xavier Darcos a dénoncé le manque de débouché de la filière ES, en déplorant notamment que "la plupart des bacheliers ES s'engagent dans les facultés de droit ou de sciences humaines, où
« nous avons les plus grandes difficultés à les intégrer »."
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