L'attractivité des territoires

Publié le par Olivier Bouba-Olga

J’ai été invité hier à participer à une table ronde du Colloque « Développement durable, Territoires et Localisation des entreprises : Vers une attractivité durable ? » organisé par Jean-Marie Cardebat du LAREFI de l’Université de Bordeaux IV. Table ronde intitulée « la mise en œuvre de l’attractivité des territoires ». J’étais chargé d’ouvrir la séance et de donner un cadrage général sur la question. Histoire de susciter le débat, j’ai développé quelques idées critiques sur le sujet, dont je viens vous faire part.

1. Sur l’attractivité de la France

Première idée, à une échelle macroéconomique, la France est un pays attractif. On peut se référer par exemple aux données d’Ernst et Young sur l’implantation de projets en Europe, la France est systématiquement au deuxième rang derrière le Royaume-Uni, avec une part des projets accueillis qui tourne autour de 15%. Toujours sur la base de ces données, deuxième idée, la part des pays est relativement stable dans le temps.

2. Attractivité vs. développement endogène

Mon sentiment général est que les politiques, sur la plupart des territoires, se focalisent trop sur la question de l’attractivité. On pense que le développement du territoire passera par l’arrivée d’entreprises extérieures. D’où, dans un premier temps, le développement un peu partout de zones d’activité dont la plupart sont restées désespérément vides… D’où, dans un deuxième temps, le développement un peu partout de politiques de Marketing Territorial pour vanter les mérites et l’unicité de son territoire… Quand ce ne sont pas les entreprises que l’on veut attirer, ce sont les personnes, mais pas n’importe lesquelles : les créatifs, au cœur du processus d’innovation.

Une autre stratégie de base me semble pourtant plus pertinente, surtout au regard des déterminants de la mobilité des entreprises et des personnes, qui montrent que les marges de manœuvre des politiques en la matière sont plutôt faibles (voir ici s’agissant de la mobilité des créatifs) : travailler à l’accompagnement des entreprises déjà présentes. Une stratégie de développement endogène plutôt que d’attractivité, donc. Avec des besoins évidents en matière de formation des personnes, de reprise d’entreprises, d’innovation, etc.

On m’objectera que ces deux stratégies de base ne sont pas exclusives. Certes. Mais dans un contexte où les ressources des collectivités sont limitées, l’enjeu est de savoir quelles sommes sont allouées à chacune de ces stratégies et quel est, à chaque fois, le retour sur investissement. Il faudrait un peu d’évaluation des politiques publiques, donc, mais je pressens que le retour sur investissement des politiques d’attractivité est plutôt faible (cf. le dernier point de ce billet).

3. Des effets de mode

En matière d’attractivité, on observe également des effets mimétiques assez calamiteux, qui exacerbent la concurrence territoriale. Il fut un temps où tout le monde voulait attirer des entreprises de la nouvelle économie, vous vous rappelez ? Aujourd’hui, cette mode est passée, on préfère tout ce qui relève de la croissance verte… Certes, dans un domaine et dans l’autre, on sait qu’il y a des foyers de création de richesse et d’emplois importants. Mais on ne sait pas sur quels créneaux précis. Conformément au processus évolutionniste d’émergence de nouvelles activités, on est donc face à une première phase correspondant à un jeu d’essais/erreurs, avec beaucoup de projets développés, nombre d’entre eux vont échouer, quelques uns vont aboutir. Que tous les territoires injectent des sommes importantes sur des projets proches et très risqués peut donc laisser perplexe en matière de bonne utilisation de l’argent public…

4. La guerre des territoires

Parler d’attractivité des territoires, ou parler d’attractivité des villes, des Universités ou que sais-je encore, c’est d’emblée considérer que l’on est dans une espèce de guerre économique ou de compétition sportive, quelque chose qui ressemble en tout cas à un jeu (à somme nulle) entre entités plus ou moins autonome.

On oublie ce faisant que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle, que les entités dont on parle sont fortement interdépendantes, qu’elles s’inscrivent dans une hiérarchie ou un système urbain ou territorial, qu’il existe des processus de division du travail et des systèmes de production et d’innovation qui tous traversent les territoires. Bref, qu’il faut plus se penser comme un élément d’un système plus vaste et réfléchir à la façon dont on s’organise avec les autres, sur les possibilités de coopération, de division du travail et des fonctions à assurer. On en est loin…

5. La course aux armements

Dernier point, les politiques d’attractivité des territoires font penser à une course aux armements. Les territoires financent de plus en plus de services aux entreprises pour les attirer, mais comme tous les territoires font de même, on n’observe pas de modifications significatives en termes d’attractivité (cf. le premier point). Les territoires sont donc enfermés dans un jeu plutôt malsain : soit elles n’effectuent pas ces dépenses et elles risquent de perdre en matière d’attractivité, soit elles effectuent ces dépenses pour ne pas perdre, mais elles ne gagnent rien pour autant. L’effet essentiel est que des dépenses préalablement effectuées par des entreprises privées sont maintenant effectuées par les territoires.

Petit jeu pour bien faire comprendre l’idée. Raisonnons sur deux territoires A et B qui effectuent ou non des dépenses pour attirer un nombre N d’entreprises. On suppose que ces deux territoires ont des caractéristiques intrinsèques qui font que, en dehors de toute dépense territoriale, le territoire A attirerait disons 1/3 des entreprises et le territoire B 2/3. On suppose également que les dépenses territoriales sont parfaitement efficaces : si un territoire développe une politique de marketing territorial et que l’autre ne le fait pas, il attirera toutes les entreprises (on pourrait compliquer en considérant que seule une fraction des entreprises change de décision, il faudrait aussi intégrer le montant des dépenses, mais je simplifie, ça ne change rien aux résultats). On arrive à cette configuration :

 

B

pas de dépense

dépense

A

pas de dépense

N/3 ; 2N/3

0 ; N

dépense

N ; 0

N/3 ;2N/3

 

Il s’agit d’un jeu non coopératif symétrique. Plaçons nous du point de vue de A : si B n’effectue pas de dépense, A a intérêt à en effectuer (N>N/3). Si B effectue des dépenses, il a aussi intérêt à en effectuer (N/3>0). Il a donc toujours intérêt à en effectuer. Idem pour B. On est donc dans la même situation, en matière d’attractivité, que si aucun n’effectuait de dépense…

Comment sortir de cette situation ? Il conviendrait que les territoires sortent de cette situation de jeu non coopératif. On en revient donc à l’idée développée à la fin du point précédent. Mais comme je l'ai dit, on en est loin...

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